Rimouski. «Le clan Beaulieu» depuis 1905

La disparition du commerçant rimouskois Jean Beaulieu, décédé ce lundi 16 avril à l’âge de 80 ans, laissera un vide dans le paysage économique local. L’homme d’affaires bien connu était le troisième d’une lignée de Beaulieu très active dans le milieu commercial de Rimouski depuis le début du siècle dernier. L’histoire de cette famille est cependant beaucoup plus ancienne et, de tout temps, a été associée au commerce. Retour sur la petite histoire du «clan Beaulieu» rimouskois. 

par Alexandre Gagné

Si Télé-Métropole (TVA) a eu son «Clan Beaulieu» de 1978 à 1982, Rimouski possède le sien depuis bien plus longtemps. Mais les Beaulieu de Rimouski sont discrets et cachent un peu leurs véritables origines. Ce sont en réalité des «Hudon dit Beaulieu» ! Appel à l’histoire et à la généalogie.

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Les nouvelles du 13 mars 1918

C’était il y a 100 ans. Voici vos nouvelles du 13 mars 1918.

En manchettes aujourd’hui:

  • Les gouvernements ont payé les soins d’un malade, mais l’homme était mort !
  • Ça chauffe dans la campagne électorale à la mairie de Montréal.
  • Et enquête publique sur un capitaine de police trop près des maisons de débauche.

Pour tous les détails…

https://anchor.fm/alexandregagne/embed/episodes/Les-nouvelles-du-13-mars-1918-e16atn/a-a2mj1b

Bonne écoute !

Rappel: Le bulletin de nouvelles du jour est réalisé à partir des journaux La Patrie, La Presse, Le Devoir et Le Canada publiés en 1918.

1908. Une beuverie fatale à Rimouski

Pointe-au-Père est depuis le début des années 1800 un point de passage obligé pour la navigation fluviale dans le fleuve Saint-Laurent. La construction de l’actuel et troisième phare à partir de l’automne 1908 va donner lieu à un important chantier qui attire de nombreux travailleurs de partout dans l’Est du Canada. Retour sur une beuverie qui a mal tournée, il y a 110 ans.

par Alexandre Gagné

Au petit matin du 26 septembre 1908, le tout Rimouski est sens dessus dessous. La nouvelle de la mort tragique durant la nuit d’un homme, employé sur le chantier de construction du phare de Pointe-au-Père, se répand comme une trainée de poudre dans la ville et les environs.

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Le Soleil – 29 septembre 1908

Que s’est-il bien passé sur la route qui conduit de Rimouski à Sacré-Coeur ? Qui a tué William Roth, un jeune homme âgé de 28 ans, d’origine allemande, mais arrivant de Québec, qui oeuvrait depuis quelques semaines comme contremaître à Pointe-au-Père ?

Les premières réponses viennent tôt dans la matinée du samedi alors que quatre hommes, Élie Albert, Louis Lepage, Charles Labbé et Eugène Lavoie sont interpellés et mis sous arrêt par le chef de police Charles Gauvreau et le constable Michel Pineau.

L’enquête du coroner, menée par le sénateur Eugène Fiset, se met en place aussitôt pour faire la lumière sur les événements de la nuit. L’investigation dure trois jours durant lesquels le coroner et les six jurés entendent la version de pas moins onze témoins de ce qui prend l’allure d’une rixe sanglante.

Les dépositions sont explicites et décrivent avec une minutie étonnante l’échauffourée survenue devant la maison familiale de Patrick Desgagné, où était en visite la victime et trois autres compagnons, Napoléon Bernier, Louis Saint-Pierre et Omer Jacques.

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La Presse – 28 septembre 1908

LA CHRONOLOGIE DES FAITS

Selon les témoins, le tout commence vers 23h30, dans la soirée du vendredi 25 septembre, alors que Roth et ses collègues de chantier se trouvent à l’extérieur de la maison de Desgagné. L’un d’eux, Louis Saint-Pierre, hèle le conducteur d’une charrette à foin vide qui passe devant la maison croyant qu’il a affaire au Rimouskois Joseph Chassé.

Mais il s’agit plutôt de Napoléon Vaillancourt de Saint-Valérien qui retourne chez lui. Constatant sa méprise, Saint-Pierre s’excuse de l’erreur et offre à son interlocuteur de prendre une consommation. L’endroit de manque pas d’alcool. Sur l’entrefaite, arrive une deuxième voiture à cheval conduite par Charles Labbé et avec à son bord, le trio composé de Louis Lepage, Eugène Lavoie et Élie Albert. Le groupe arrive du Saint-Germain. Un bar de la ville « où nous avons pris de la boisson forte et plusieurs coups. J’en avais déjà pris dans la journée et j’ai acheté un cinq demiards », va raconter Eugène Lavoie devant le tribunal.

Une fois la voiture de Labbé arrêtée devant la maison de Desgagné, le dénommé Albert saute de la voiture et interpelle à son tour Louis Saint-Pierre afin de s’enquérir de la provevance des compagnons qui l’entourent.

— Ce sont deux hommes de Québec.

— De Québec ou du diable, clairez le chemin !

— Albert, nous ne t’insultons pas; passe donc ton chemin !

Cette réponse, loin de calmer Élie Albert, l’excite davantage. L’homme, originaire de Caraquette au Nouveau-Brunswick, également employé sur le chantier du phare de Pointe-au-Père comme chauffeur, assène alors un violent coup de poing au visage de Louis Saint-Pierre.

Au même moment, un peu en retrait, Louis Lepage empoigne William Roth, mais ce dernier, un homme suffisamment costaud, résiste à son agresseur qu’il réussi à coucher au sol.

Voyant la scène, le cocher Charles Labbé lance à Albert: « viens vite, on a un de nos hommes de pris ! »

Appelé sur le lieu de l’altercation, Albert s’empare d’une planche, s’élance sur Roth et lui administre un violent coup à la tempe gauche en s’écriant: « le crisse…il meurt! »

Le coup est tel que la planche se casse en deux. Le malheureux jeune homme ne peut quant à lui se relever.

Élie Albert, qui s’était fait un nom comme batailleur, invite alors les autres compagnons de Roth à se mesurer à lui, mais ses comparses ont tôt fait de le dissuader avant de quitter les lieux du drame.

Le charretier Napoléon Vaillancourt, toujours sur place, s’avance vers Roth, sans connaissance. « Là, sur le trottoir, on l’a lavé avec de l’eau froide, je l’ai pris dans mes bras et l’ai porté dans la maison de Mme Desgagné », raconte-t-il lors de l’enquête du coroner.

Une marre de sang sur le trottoir fait dire aux personnes encore présentes que le jeune homme a bien peu de chance de s’en tirer vivant.

Malgré l’intervention du docteur Drapeau, William Roth s’éteint le lendemain sans jamais avoir repris connaissance.

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Source: Le Soleil

L’ARRESTATION D’ALBERT

L’enquête du coroner Fiset est déclarée close en fin de matinée le mardi 28 septembre. Puis, le lendemain matin, le jury rend son verdict: « William Roth est mort à Saint-Germain-de-Rimouski à la suite de blessures félonieusement infligées par Élie Albert, journalier, dans la nuit du 25 au 26 septembre 1908 ».

Sur le champ, un mandat d’inculpation est ordonné. La comparution formelle d’Albert se déroule une heure plus tard au palais de justice devant l’Honorable juge Garon. Dans une salle d’audience bondée de curieux, Élie Albert plaide non coupable à l’accusation de meurtre portée contre lui.

Dans la boîte des accusés, l’homme est visiblement abattu et découragé. On dit même que depuis son incarcération, Albert ne cesse de pleurer.

L’enquête préliminaire est fixée au samedi 3 octobre devant le Magistrat Garon. L’avocat rimouskois Louis-Napoléon Asselin occupe pour l’accusé et Auguste Tessier représente la Couronne. L’enquête qui se déroule à huit clos reprend en partie les témoignages rendus lors de l’enquête du coroner.

La preuve suffisamment probante conduit le juge à ordonner la tenue d’un procès dans cette affaire. Les assises criminelles s’ouvrent le lundi 22 mars 1909 au Palais de justice de Rimouski sous la présidence du juge François-Siméon Tourigny. L’espace réservé au public se rempli à pleine capacité.

« Il me fait plaisir de constater que depuis 12 ans déjà, il n’y a pas eu d’assises criminelles dans ce district. C’est un témoignage sûr de la moralité des justiciables et du respect des lois qui l’animent », exprime le juge à l’ouverture du terme judiciaire.

« Mais, ajoute-t-il, il est pénible de remarquer que depuis quelques temps cette moralité semble s’être relachée chez quelques-uns au point que le Procureur général a dû instituer le présent terme ».

Lors de la séance du mardi, l’arrivée d’Élie Albert dans l’enceinte du tribunal, escorté par le gardien de la prison, n’est pas sans causer une certaine sensation parmi les dizaines de curieux qui s’entassent dans la salle d’audience.

Appelé à enregistrer un plaidoyer devant le jury, l’accusé répond d’une voix ferme qu’il n’est pas coupable du crime qu’on lui reproche. Son procureur, Louis-Napoléon Asselin, intervient ensuite pour présenter une requête afin que les frais d’assignation et de taxes des témoins de la Défense soient pris en charge par l’État compte-tenu, dit-il, que son client est « un jeune homme sans ressources, sans parents ni amis ».

Après une brève argumentation sur la légalité d’une pareille procédure, le juge consent à Albert les frais d’assignation. Il rejete toutefois la seconde partie de sa requête portant sur le dédommagement des témoins qui pourraient être appelés à la barre parce qu’aucune loi ne lui permet semblable largesse.

Ce n’est finalement que le mercredi 24 mars que débute comme tel le procès d’Élie Albert. La foule est énorme. Certains passages du palais de justice et les bancs des jurés doivent être vidés tant il y a du monde. Parmi les curieux massés dans la salle, on remarque la présence de quelques membres du clergé et du frère de William Roth, venu de Québec.

Les premiers témoins appelés par le procureur de la couronne, Auguste Tessier, ne révèlent rien de neuf si ce n’est la rapidité avec laquelle le docteur Drapeau est arrivé sur les lieux du drame, soit au bout d’une dizaine de minutes.

Le témoignage de l’épouse de Patrick Desgagné permet d’apprendre que la victime de la bagarre a succombé quelques heures après le drame, à minuit quarante précise.

Pour la Couronne, le témoin clé est appelé à la barre le vendredi matin. Jacques Ouellet, chez qui logeait Élie Albert, raconte que son pensionnaire est arrivé à la maison, en fin de soirée le 25 septembre, plutôt « chaudette ».

« Albert entré, il a dit, on s’est battu, j’en ai frappé un et assommé un autre qui est resté “ fret ” sur le trottoir », relate Ouellet.

ARGUMENTS DE LA DÉFENSE

Après avoir entendu 15 témoins, la Couronne déclare sa preuve close laissant la réplique à la défense qui fait entendre elle aussi un nombre impressionnant de 13 personnes.

Sans grande véritable préparation, Louis-Napoléon Asselin tente de mettre en doute les qualités professionnelles des médecins ayant pratiqué l’autopsie de William Roth. Il s’active à démontrer que la mort de Roth n’a pas été causée par son client, puisque, soulève-t-il, au moment de l’autopsie toutes les mesures n’auraient pas été prises par les médecins pour s’assurer que Roth était bel et bien mort.

Le docteur L. F. Lepage, qui pratique la médecine depuis 24 ans, vient dire à ce sujet au tribunal que l’auscultation est le meilleur moyen de s’assurer que le coeur ne bat plus. Mais, dit-il, « dans le cas actuel, je ne puis jurer que Roth ait été mort au moment de l’autopsie. Il est simplement probable que la vie ait cessé ».

Dans une ultime tentative pour semer le doute dans l’esprit des 12 jurés, Asselin fait témoigner le docteur Drapeau qui a porté secours à la victime. Le médecin âgé de 33 ans jure positivement que Roth était bien mort au moment de l’autopsie, mais il admet, à la satisfaction du procureur Asselin, n’avoir jamais ausculté le cadavre.

Une fois tous les témoins entendus, après une semaine de procès, les avocats effectuent leurs plaidoiries. Puis, le juge Tourigny fait son adresse aux jurés dans la soirée du mercredi 31 mars.

Il ne faut que quelques heures aux douze jurés pour s’entendre sur un verdict. Le lendemain matin, le président du jury, Delphin Carrier de St-Damase, déclare Élie Albert coupable d’homicide involontaire.

Le samedi 3 avril, le juge François-Siméon Tourigny condamne l’accusé à purger une sentence de 25 ans de prison au pénitencier de St-Vincent-de-Paul, sur l’île Jésus.

Cette affaire a, pour l’époque, fait beaucoup de bruit dans la population qui n’avait pas connu depuis le début du siècle de procès aussi considérable. Mais sur le plan du droit, la cause n’a pas véritablement permis aux avocats de s’illustrer, étant tous deux visiblement rouillés par le peu de tragédies à se mettre sous la dent.

Ce long procès a cependant fait le bonheur du sténographe Arthur Chamberland. Payé huit cennes (0,08$) du 100 mots, il a réussi au cours des assises criminelles à taper un total de 127 610 mots représentant environ 250 pages de transcription. Dans sa facture datée du 17 avril 1909, on apprend que son travail et les dépenses de papeterie lui auront rapporté 123,13$.

QUE SONT-ILS DEVENUS ?

Le corps de William Roth a été remis à sa famille dans les jours suivants le drame. Willam Roth repose aujourd’hui dans le cimetière du village de Saint-Malo près de Québec où s’était installé sa famille. Les parents de Roth, Willam père et Celeda Fitzback, s’étaient mariés le 30 octobre 1876 à St-Sauveur avant de déménager à Québec. Le père, un immigrant allemand, a longtemps été cordonnier à Québec.

Quant à Élie Albert, l’homme s’était marié le 3 octobre 1904 à une dénommée Agnès Comeau de Petit-Rocher au Nouveau-Brunswick. On ne sait pas combien d’années de détention Élie Albert a finalement purgé. A-t-il porté sa cause en appel ? A-t-il été libéré hâtivement ? L’information manque.

En 1911, lors du recensement du Canada, on le retrouve mentionné comme chef de famille. Il aurait changé de profession et serait devenu hôtelier. Le couple mentionne alors avoir 4 enfants, dont une fille née en 1910…

Le couple aura au total six enfants. Élie Albert décède le 14 octobre 1950 à Caraquet, à deux mois de ses 72 ans. Sa femme, Agnès Comeau, vivra jusqu’en avril 1961 à la veille de ses 80 ans.

Quant à la construction du phare de Pointe-au-Père, les travaux seront terminés en juin 1909. La structure aura coûté quelque 5 855$ à l’époque. Une petite fortune !

À LIRE –» Retrouvez mes précédents récits sur l’histoire de Rimouski ici

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Sources:
– Archives nationale du Québec, Rimouski, Dossier Élie Albert.
– Le Progrès du Golfe, Rimouski, 2 octobre 1908.
– Le Progrès du Golfe, Rimouski, 26 mars 1909, p. 2.
– Le Soleil, Québec, 29 septembre 1908, p. 1.

1871. L’affaire Banville secoue Rimouski

Le passé de Rimouski regorge d’histoires souvent oubliées. La criminalité d’hier n’est pas bien loin de celle d’aujourd’hui. Les crimes passionnels ont souvent défrayé les manchettes. Pour s’en convaincre, retour en arrière en 1871 alors que le tout Rimouski est secoué par l’affaire Banville. 

par Alexandre Gagné

À la fin du XIXe siècle, Rimouski est une bourgade d’environ 1200 habitants. Dans la presse locale, le développement urbain occupe l’avant scène et particulièrement en 1871 alors qu’il est question d’ériger un vaste marché public muni d’une grande salle de réunion.

Mais cette année là, un événement malheureux éclipse durant une bonne partie de l’automne le débat entourant le projet qui sera du reste rejeté le 12 décembre suivant.

Le drame prend ses origines le 12 janvier 1830, dans la petite église de Rimouski, où un dénommé Hubert Banville épouse la jeune Marie, 16 ans, fille du cultivateur Louis Lepage. Le consentement des parents obtenus, en raison de son âge, l’abbé Michel Ringuet béni l’union devant plusieurs témoins, lesquels avec les conjoints déclarent ne pas savoir signer les registres.

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Les saisons s’écoulent sans que visiblement le couple n’ait d’enfants. Bon an mal an, du matin jusqu’au soir, Banville cultive sa terre tandis que Marie oeuvre à la maison et à l’étable.

Puis, comme à de multiples reprises auparavant, le samedi 12 août 1871, Hubert Banville achète du marchant de la ville, Elzéar Langlois, une demi-livre de thé qu’il rapporte à la maison.

Le mercredi suivant, Banville rentre bizarrement plus tôt des champs qu’il ne le fait d’habitude. Sans surprise, il trouve Marie qui s’affaire à préparer encore une fois des crêpes. « T’achèves, tu n’en as pas pour longtemps, bien vite j’en aurai une ici qui me fera à manger », lui dit-il en sacrant contre elle.

Ébranlée, la femme de 57 ans quitte précipitamment la maison et se réfugie à l’étable pour traire la vache. À son retour, une dizaine de minutes plus tard, elle trouve son sinistre mari près du poêle à bois qui, à son tour, prend la fuite à l’extérieur.

Un grand malaise

Marie Lepage se met à table, prend son déjeuner et vide la théière dont elle boit la dernière tasse. Elle n’est pas aussitôt sortie de table qu’un dangereux mal lui terrasse le cœur. Elle vomi beaucoup, devient la mâchoire froide et ressent une « pesanteur sur sa vue ».

Même le chien est épris d’étranges spasmes après avoir lécher la vomissure sur le plancher de la maison. Voyant son état se détériorer, Marie alerte l’entourage. La femme du voisin, Victoria Saint-Pierre répond à l’appel et trouve en arrivant une femme « bien chétive ». La voisine lui met les pieds dans un bassin d’eau chaude additionné de poivre pour tenter de la réchauffer, en plein milieu du mois d’août, et ébouillante le peu de thé restant.

Croyant sa dernière heure arrivée, Marie réclame le curé qu’elle fait chercher par son mari. À son étonnement, l’abbé Couture « ne la trouve pas en danger » et lui refuse les derniers sacrements.

L’épouse Banville sollicite l’assistance d’une amie, Olympe Lavoie, pour la soigner. Au cours de la journée, Marie boit une nouvelle tasse de thé qui provoque chez elle une autre violente crise.

Le samedi, après avoir consommé une quatrième tasse de thé, elle vomi plus qu’à l’ordinaire. Le lendemain, des signes caractéristiques renseigne sur le mal qui l’accable, soit « une peau jaune, des yeux rouges, le visage et les mains bouffies ». Malgré les demandes répétées de lui amener un médecin, Hubert Banville n’en fait pas de cas.

Quelque six jours après la première tasse, Marie Lepage continue de souffrir atrocement. Sur l’heure du midi, Olympe, une jeune femme d’à peine 22 ans, l’arrière-nièce de Banville, avale au terme de son repas, une tasse de thé qu’elle trouve très rapidement plutôt « méchant ».

« Ça ne peut pas faire autrement ! Il y a six jours qu’il traîne dans le thépot » clame-t-elle avant d’être victime d’un malaise au cœur. « Ma pauvre enfant, nous sommes empoisonnées toutes deux », conclue ensuite Marie, réalisant le drame qui se joue.

Olympe s’empare du reste du thé. Arrivé au même moment, un Hubert Banville inquiet invite sa nièce à laisser le reste du précieux liquide dans la maison. Décidée à faire la lumière, la jeune femme se rend alerter le docteur Romuald Fiset. Ce dernier se pointe sans tarder au domicile des Banville et récupère la théière maudite à la suggestion de la jeune femme.

Pendant ce temps, au palais de justice, Olympe Lavoie porte plainte contre Banville qu’elle soupçonne d’avoir tenté d’empoisonner sa femme au moyen d’arsenic. Hubert Banville est alors mis sous arrêt et condamné à subir son procès lors des assises criminelles d’octobre.

Dans son édition du 9 septembre 1871, Le Courrier de Rimouski rapporte qu’en attendant son procès, l’accusé demeure incarcéré n’ayant pu être admis à caution.

Les assises criminelles

Le 12 octobre 1871, s’ouvre à Rimouski le second terme annuel de la Cour criminelle présidée par l’Honorable juge Napoléon Casault. Le rôle de la cour est chargé. Plusieurs affaires sont instruites.

Parmi celles-ci, une Rimouskoise, Desange Gagné est condamnée à dix-huit mois de détention aux travaux forcés après avoir été reconnue coupable du vol d’une somme de 32 piastres.

Aussi, deux jeunes hommes originaires de Saint-Anaclet, les frères Léon et Hilaire Roy écopent de trois mois de prison pour avoir dérobé quatre dindes propriétés d’un cultivateur du village.

Le lundi 16 octobre, la foule est plus nombreuse au Palais de justice alors que s’amorce l’audition des premiers témoins dans l’affaire Banville. Le procureur de la couronne, Joseph-Magloire Hudon, et celui de l’accusé, Auguste Michaud, représentent les parties. Ils sont tous deux, les premiers avocats à s’être installés à Rimouski en 1858. Et depuis le mois de mai 1869, l’avocat Hudon est passé à l’histoire en devant le premier maire de la ville.

Appelé à la barre comme premier témoin à charge, la victime malheureuse de cette histoire, Marie Lepage révèle à la Cour une situation familiale explosive où son mari, Hubert Banville, porte toute son attention envers une autre femme de la ville, une certaine Marie Breton.

« Depuis environ trois ans, le prisonnier avait des intimités avec la dite Marie Breton… Ils cherchaient à aller veiller souvent seuls. Ils se faisaient des caresses », raconte-t-elle.

Plus d’une fois, l’attitude de Banville ne laisse aucun doute sur ses intentions futures. À de multiples reprises, l’accusé menace sa femme de vouloir s’en débarrasser. « Mon oncle n’était pas souvent à la maison, mais lorsqu’il y était il sacrait souvent contre ma tante », ajoute Olympe Lavoie lorsque qu’interrogée par l’avocat Hudon.

Puis, la nouvelle flamme de Banville, Marie Breton, rapporte avoir reçu de sa part une invitation à partir le mercredi 16 août, le jour où justement Marie Lepage est empoisonnée.

« Si tu veux partir comme nous l’avons décidé tous deux ensemble, nous partirons mercredi ou jeudi prochain au plus tard », relate au tribunal une voisine du couple, Adèle Gagné, d’après un échange capté quelques jours avant la tentative d’empoisonnement.

Une déclaration incriminante

Au second jour du procès, une détenue de la prison, Desange Gagné fait une déclaration accablante pour l’accusé.

La femme, condamnée pour vol, dit avoir entendu ce bref commentaire de Banville fait à un autre individu: « c’est drôle, j’avais pourtant mis du poison par toute la maison et dans le coin de l’escalier sous le balai ».

Le procès permet d’apprendre que le poison destiné à causer la mort de Marie Lepage origine bel et bien du cabinet du docteur Romuald Fiset.

« Le prisonnier me demanda de l’onguent gris pour les rats. Je lui donnai 60 à 90 grains d’arsenic. Le prisonnier me disait que sa laiterie était empestée de rats. Je ne lui ai pas dit ce que je lui donnais, mais lui enseignait le moyen de s’en servir », révèle le docteur.

Lors de l’analyse de la théière récupérée chez le couple Banville, le médecin conclu dès alors à la présence d’arsenic dans le thé consommé par Marie Lepage.

« J’ai soumis quelques gouttes d’eau contenues dans ce thépot à un réactif: le nitrate d’argent ammoniacal et j’obtins un précipité d’un jaune pâle qui s’est dissout dans l’ammoniaque, ce qui indique la présence de l’arsenic », explique-t-il avec une minutie exemplaire.

Le treizième et dernier témoin de la poursuite, le docteur F. A. H. Larue de Québec sonne le glas pour Banville en appuyant les résultats des tests effectués par son collègue rimouskois.

La défense de Banville

Le procureur de l’accusé, Auguste Michaud, présente une défense plutôt faible. Il se contente de mettre en doute les témoignages entendus et convoque à ce sujet trois témoins à la barre, qui finalement, ne sont pas d’un grand secours pour Hubert Banville.

Dans sa plaidoirie, l’avocat Michaud est explicite sur les chances de son client de s’en sortir. « Mon intention n’est pas de faire un long discours ni de nier ou de détruire une partie de la preuve malheureusement trop forte faite par la Couronne », exprime-t-il d’emblée.

La poursuite n’a pu faire qu’une preuve de circonstance et elle ne s’appuie que sur des présomptions, parce que, selon lui, personne n’a vu Banville mettre l’arsenic dans la théière. Le procureur tente également d’affecter la crédibilité des médecins en soulevant que des erreurs ont pu être commises lors des analyses.

Dans une tentative de sauver son client de la peine de mort, Auguste Michaud accuse la victime, Marie Lepage, de « peu d’honorabilité » pour s’être déjà absentée avec un dénommé St-Laurent. Il soutient que Banville « était jusqu’à un certain point justifiable des prétendues brutalités dont elle se plaignait ».

Journal Banville
Archives du Brandon Times, journal du Wisconsin aux États-Unis

L’avocat arrive à la conclusion que la Couronne ne s’est pas déchargée de son fardeau en faisant fi de mettre en preuve des éléments montrant l’existence de rapports ou un quelconque commerce charnel entre le prisonnier et Marie Breton pour prouver que le prisonnier avait réellement un motif pour se défaire de sa femme.

Dans sa réplique, le procureur Joseph-Magloire Hudon démoli adroitement le commentaire de son savant collègue qui, dit-il, « a été pris à l’improviste et ne fut nullement préparé ».

Devant les douze membres du jury, l’avocat rappelle que « depuis longtemps, le prisonnier entretenait un commerce illicite avec Marie Breton ».

 « Sa femme en voulait à son mari et vice versa », ajoute-t-il.

Pour dissiper tout doute chez les jurés, l’avocat Hudon termine son exposé en évoquant théâtralement le désir manifeste de Banville de voir sa femme quitter ce bas monde au premier jour de son malaise: « meurs donc maudite » , lui a-t-il lancé dans un grand cri.

Dans son adresse au jury, le juge Napoélon Casault ne fait pas de cadeau à l’accusé: « il a été prouvé qu’il vivait en concubinage avec la fille Marie Breton et il est encore en preuve par cette fille elle-même et par trois autres témoins qu’il lui avait offert de partir et de s’enfuir avec elle ».

Le juge est clair: « il devait y avoir là, messieurs, un motif de la part du prisonnier d’empoisonner sa femme afin de s’assurer de celle dont il voulait jouir ».

Il termine en ajoutant: « messieurs les jurés, si vous êtes satisfaits d’après la preuve que Banville est celui qui a lui-même mis le poison dans le thépot vous devrez trouver le prisonnier coupable, si au contraire vous croyez l’accusé innocent ou s’il existe dans vos esprit des doutes sérieux sur sa culpabilité vous devez rendre votre verdict en conséquence ».

Le jury met à peine quinze minutes à reconnaître Hubert Banville coupable d’empoisonnement avec intention de meurtre.

Banville
Ordre de cour pour la peine de mort

Le juge Casault d’une voix brisée par l’émotion le condamne sur le champ à être pendu à midi le 4 décembre suivant.

D’après le chroniqueur du Courrier de Rimouski, l’accusé entendit les paroles du jury et celles du juge « avec la même froide contenance et la même impassibilité » que durant la durée de son procès.

La peine de mort prononcée contre le prisonnier est toutefois commuée en sentence d’emprisonnement à perpétuité quelques jours plus tard. Hubert Banville a purgé sa dette envers la société à la prison de Kingston en Ontario.

Quant à Marie Lepage, elle vécu en paix jusqu’en 1894, emportée, croit-on, par l’asthme à l’âge de 80 ans.

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Sources historiques:
– Registre d’état civil, Archives nationale du Québec, Rimouski, paroisse Saint-Germain, 12 janvier 1830.
– Le Courrier de Rimouski, 20 octobre 1871, p. 2.

Alerte au streptocoque A: les médecins rappelés à l’ordre

Une forte augmentation du nombre de cas d’infection invasive au streptocoque de type A au Québec préoccupe les autorités de la santé publique et pousse même le Collège des médecins à servir un sérieux avertissement à ses membres, a appris Point Info.

par Alexandre Gagné

Dans sa forme la plus agressive, le streptocoque du groupe A prend le nom de «bactérie mangeuse de chair». Sa victime la plus célèbre dans la province, c’est l’ancien premier ministre Lucien Bouchard. En 1994, alors qu’il est chef de l’opposition officielle à Ottawa, Lucien Bouchard est attaqué par le streptocoque. La maladie se développe en une fasciite nécrosante et force les médecins à amputer sa jambe infectée.

Depuis le début de l’année, 106 cas de streptocoque du groupe A ont été signalés sur le territoire de la Santé publique de Montréal, dont six au cours du dernier mois seulement. En 2016, 62 cas avaient été rapportés jusqu’à pareille date.

Plusieurs des cas sur le territoire de Montréal se sont produits en tout début d’année et ont touché des itinérants de la métropole, comme l’a alors rapporté Radio-Canada.

Mais dans tous les cas, la santé publique est préoccupée par l’augmentation du nombre de cas signalés dans les hôpitaux.

MÉDECINS RAPPELÉS À L’ORDRE

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L’avis du Collège des médecins

Le syndic du Collège des médecins du Québec a reçu plusieurs plaintes à la suite du décès de certains patients ou de personnes infectées par la bactérie qui ont survécu à la maladie. «Plusieurs enquêtes ont été menées par le syndic concernant des complications d’une infection à streptocoque du groupe A (SGA) invasive», reconnaît l’ordre.

Au cours de l’été, l’organe de surveillance de la pratique médicale a rappelé les médecins à l’ordre dans une lettre circulaire. Le Collège indique que le SGA «exige une grande vigilance de la part du médecin, certaines complications étant potentiellement mortelles». 

Au terme de ses enquêtes, le syndic a estimé que «des retards dans l’établissement d’un diagnostic de septicémie et de syndrome du choc toxique ont malheureusement été observés, le foyer primaire d’infection étant le plus souvent sous-évalué ou non détecté».

Le Collège des médecins a donc appelé tous ses membres à la plus grande vigilance.

L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec a aussi été alerté par le Collège des médecins et a également transmis à ses membres l’appel à la vigilance le 16 octobre dernier.

DOIT-ON AVOIR PEUR ?

Les germes du streptocoque du groupe A se trouvent généralement sur la peau ou dans la gorge de tout être humain. Généralement, chez une personne en bonne santé, la bactérie n’attaque pas. Parfois, elle provoque un «gros» mal de gorge.

Cependant, chez les personnes dont le système immunitaire est affaibli par l’âge, une autre maladie ou un traitement quelconque, le streptocoque peut se développer et passer à l’action. La bactérie peut aussi profiter d’une coupure ou d’une plaie pour s’infiltrer dans l’organisme et attaquer son hôte.

Une fois en action, la bactérie peut provoquer des ravages importants.

L’HISTOIRE DU STREPTOCOQUE

Le premier scientifique à décrire la bactérie c’est Louis Pasteur en 1879. Pasteur observe au microscope le pus provenant d’un abcès et remarque que les micro-organises forment «un chapelet de grains», comme des petites baies, des kokkos en grec.

Streptococcus_pyogenes
Le streptocoque A

Quelques années plus tard, en 1884, Anton Julius Rosenbach va donner un nom à ces petites baies (kokkos en grec) torsadées (streptos) qu’il observe aussi: ce sera le streptococcus ou streptocoque.

Au début du siècle dernier, la bactérie emportait dans la mort environ 20% des personnes infectées. La maladie visible c’était la gangrène. Les antibiotiques n’existaient pas encore.

Quand les pénicillines et autres antibiotiques sont apparus, les cas de streptocoque ont presque disparu sauf pour deux groupes de personnes: les gens avec une plaie chirurgicale et les femmes ayant eu des complications pendant ou après l’accouchement.

Puis, dans les années 1990, les streptocoques sont revenus en force. Le cas de Lucien Bouchard en décembre 1994 en est un exemple. La bactérie s’est mise à frapper des gens en bonne santé. La cause de ce retour n’est pas très clair. Les déficiences immunitaires liées à des infections virales ou à un cancer ainsi que le partage de seringues servant à l’injection de drogues expliquent en partie cette augmentation.

Aujourd’hui, les streptocoques tuent entre 20% et 70% des cas, soit bien plus qu’en 1920.

La maladie est sournoise. C’est pourquoi la vigilance doit être de tout instant.