Rimouski. «Le clan Beaulieu» depuis 1905

La disparition du commerçant rimouskois Jean Beaulieu, décédé ce lundi 16 avril à l’âge de 80 ans, laissera un vide dans le paysage économique local. L’homme d’affaires bien connu était le troisième d’une lignée de Beaulieu très active dans le milieu commercial de Rimouski depuis le début du siècle dernier. L’histoire de cette famille est cependant beaucoup plus ancienne et, de tout temps, a été associée au commerce. Retour sur la petite histoire du «clan Beaulieu» rimouskois. 

par Alexandre Gagné

Si Télé-Métropole (TVA) a eu son «Clan Beaulieu» de 1978 à 1982, Rimouski possède le sien depuis bien plus longtemps. Mais les Beaulieu de Rimouski sont discrets et cachent un peu leurs véritables origines. Ce sont en réalité des «Hudon dit Beaulieu» ! Appel à l’histoire et à la généalogie.

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Nous sommes en 1905. Rimouski est une toute petite ville. En vérité, un gros village d’environ 2 000 habitants dirigé par le maire Rodolphe-Alfred Drapeau. Mais Rimouski amorce en ce début de XXe siècle une transition économique et la ville devient rapidement très dynamique au plan commercial. Il faut dire que de nombreux jeunes hommes formés au Collège commercial Tanguay ou au séminaire commencent à se lancer en affaires.

Cette année-là, un certain Jos Beaulieu s’apprête à ouvrir un nouveau commerce à Rimouski. L’homme à tout juste 26 ans. Jos Beaulieu s’appelle en réalité Joseph-Maxime Hudon dit Beaulieu.

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La longue histoire de cette famille débute en France en 1649 quand Pierre Hudon nait dans la commune de Chemillé, une petite localité située entre Angers et Cholet.

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En 1663, Pierre Hudon a 14 ans. Il s’embarque pour la Nouvelle-France où il devient la même année un serviteur-domestique auprès du Seigneur de Bellechasse, Nicolas Marsolet, un proche compagnon de Samuel de Champlain. Mais Pierre Hudon est bagarreur. Il s’en prend à un autre domestique, un dénommé St-Martin, et lui inflige de graves blessures. L’affaire est suffisamment importante pour se retrouver devant le Conseil souverain de la Nouvelle-France. Un procès est tenu le 3 avril 1664. C’est comme ça qu’on apprend pour la première fois la présence de Hudon en Amérique. L’adolescent de 15 ans maintenant gagne sa cause et sera libéré.

En 1666, le recensement nous dit que Hudon est boulanger à Québec. Il a tout juste 18 ans. Cette année-là, il s’engage comme volontaire dans le régiment de Carignan-Salières chargé de repousser les attaques iroquoises. Le surnom de Beaulieu qui sera adopté par une grande partie de sa descendance lui aurait été attribuée lorsqu’il est devenu soldat, comme c’était courant à l’époque.

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Pierre Hudon-Beaulieu refait surface en 1676. Il a maintenant 27 ans. Le 12 juillet, il épouse Marie Gobeil, originaire de Niort en France, à l’église Notre-Dame de Québec et le contrat de mariage est déposé chez le notaire Pierre Duquet. Le couple est vite en affaires. Leurs premiers enfants naissent en 1677 (Marie-Gertrude) et en 1679 (Pierre) avant que le couple ne déménage à Rivière-Ouelle après avoir reçu une concession du seigneur de l’endroit, Jean-Baptiste Deschamps-de-la-Bouteillerie.

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Monument hommage à Pierre Hudon à Rivière-Ouelle

Le couple aura au total 12 enfants, dont un certain Jean-Bernard Hudon-Beaulieu. C’est grâce à lui, si aujourd’hui, on retrouve la famille Beaulieu à Rimouski. Né le 3 janvier 1694, il épouse en 1718 une certaine Marie-Charlotte Gagnon. La descendance du couple Hudon-Beaulieu-Gagnon finira par aboutir à St-André-de-Kamouraska vers 1836. Un déménagement qui n’est pas étranger à la grave crise agricole qui secoue alors le Bas-Canada.

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Puis, c’est dans le village du Bic que la famille Hudon-Beaulieu prend racine en 1866 quand Maximien (ou Maxime) Hudon-Beaulieu épouse à St-Simon une certaine Marie-Omérie-Anastasie Dubé, le 4 septembre. Le couple aura 11 enfants dont plusieurs vont mourir en bas âge, excepté notre fameux Joseph-Maxime Hudon-Beaulieu, né le 30 janvier 1870.

Dans le recensement de 1881, le père a 39 ans et déclare être journalier de ferme et sa femme 34 ans. Le petit Joseph-Maxime a 11 ans.

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Recensement du Canada de 1881

Mais 10 ans plus tard. Coup de théâtre. Dans le recensement de 1891, la mère de famille est déclarée veuve. La famille a quitté Bic et habite déjà Rimouski. On ne sait pas ce qui est arrivé au père Maximien Hudon-Beaulieu. Sa disparition reste un mystère. Omérie-Anastasie Dubé va se remarier le 11 septembre 1906 à Rimouski avec Nicolas Pineau.

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Recensement du Canada de 1891

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Quant à Joseph-Maxime Beaulieu, on le retrouve donc en 1905 à 35 ans. Au début de l’année, son idée est faite. Il va se lancer en affaires. Déjà, il a le marketing dans le sang. Dès le 5 mai, il réserve un espace publicitaire dans le Progrès du Golfe.

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Source: Progrès du Golfe – 5 mai 1905

Quelques jours plus tard, au 92 rue Saint-Germain (l’actuel 200 St-Germain Ouest), il ouvre sa «Grande épicerie» pour faire concurrence aux commerces déjà bien établis dans la ville. Le magasin va jusqu’à tenir du «gros gin» de John DeKeiper. Le succès est immédiat dans une ville industrielle comme Rimouski où le travailleur a besoin d’un petit «remontant».

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Source: Le Progrès du Golfe – 12 mai 1905

Ce bon départ en affaires encourage Jos Beaulieu à fonder une famille. Il faut dire qu’à 36 ans, c’est déjà bien tard à cette époque. Le 13 novembre 1906, il épouse dans l’église de St-Fabien une certaine Alexina Harton, dont on sait bien peu de choses.

Le couple aura deux enfants. D’abord une fille appelée Yvonne et, le 27 octobre 1912, le petit Alphonse qui sera appelé à prendre la relève. Le jeune Alphonse sera très vite initié aux affaires dans le magasin. Alors qu’il a une dizaine d’années, son père tombe malade d’un mal qui va miner le reste de ses jours. La femme de Jos, Yvonne et Alphonse prennent les choses en main et assurent la bonne marche du commerce.

Le 4 juin 1936, Joseph-Maxime Beaulieu décède. Il a tout juste 66 ans. La nouvelle de sa mort se retrouve dans le journal.

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Source: Progrès du Golfe – 5 juin 1936

Son fils Alphonse, âgé de 24 ans, a déjà la fibre entrepreneurial et ne tarde pas à s’imposer dans l’entreprise. Il faut dire qu’il a fait ses études primaires chez les Frères du Sacré-Coeur, puis un cour commercial au Séminaire. 15 jours après le décès de son père, il s’associe avec un partenaire, Adrien Morneau.

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Source: Progrès du Golfe – 19 juin 1936

À l’été 1937, à l’aube de ses 25 ans, Alphonse Beaulieu se marie. Le 12 juillet, il épouse Berthe Marceau, une jeune fille originaire de Sayabec qui se retrouve immédiatement enceinte.

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Source: Progrès du Golfe

À l’automne de 1937, les affaires se corsent pour le duo Alphonse Beaulieu et Adrien Morneau. Les finances de l’entreprise ne sont pas au beau fixe et le commerce est au bord de la faillite. Les biens sont saisis.

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Source: Gazette officielle du Québec – 18 décembre 1937

Dès février 1938, le sort en est jeté. L’entreprise est officiellement en faillite.

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Source: Progrès du Golfe – 11 février 1938

Après ce dur coup. Alphonse Beaulieu prend du recul. Il faut dire qu’un mois plus tard, le 13 mars 1938, sa femme Berthe, accouche non pas d’un, mais de deux bébés. Des jumeaux. Un garçon et une fille. On les appellera Jean et Jeannine.

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Source: Progrès du Golfe – 8 avril 1938

L’année suivante, Alphonse commence à travailler à la compagnie Price Brothers et y reste pendant toute la durée de la guerre, jusqu’en 1946. Entre temps, d’autres enfants arrivent dans la famille, Michèle, Bertrand, Jacques et Francine. Puis, viendront Pierre, Suzanne et Paul-André.

Après la guerre, la flamme commerçante d’Alphonse se rallume. Il ouvre un nouveau commerce à son compte, une épicerie et une mercerie au 92 et 94, St-Germain. Alphonse Beaulieu opère aussi des cabines et motel avec restaurant à Rivière-Hâtée au Bic.

En septembre 1948, on craint le pire. La petite Francine se blesse gravement en chutant du 2e étage. L’accident se retrouve dans la presse hebdomadaire.

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Source: Progrès du Golfe – 10 sept. 1948

Alphonse Beaulieu reprend confiance. Il veut en faire plus et s’impliquer dans sa ville. Le 1er juin 1949, il est élu par acclamation comme conseiller municipal.

1950. Nouveau coup dur. Le 6 mai, c’est la nuit rouge. Le grand incendie. Rimouski est presque totalement détruite. 300 maisons sont rasées ainsi que le commerce d’Alphonse Beaulieu.

Au lendemain de l’incendie, l’homme d’affaires se retrousse les manches et décide de reconstruire et de relancer son commerce.

Parallèlement, il va s’impliquer dans plusieurs organismes, comme la Chambre de commerce et sera même actionnaire de la compagnie d’Aviation Québecair.

En 1954, malgré les difficultés qui ont frappé l’entreprise, le milieu rimouskois souligne avec fierté les «presque» 50 ans du commerce.

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Source: Progrès du Golfe

En 1958, le fils d’Alphonse, Jean, est âgé de 20 ans. Il commence à s’intéresser sérieusement lui aussi aux affaires et au commerce de papa. Au cours des années 1960, son père lui confie la gestion de la mercerie.

Puis rapidement, Jean Beaulieu fait sa marque si bien qu’en 1970, à 32 ans, il « se porte acquéreur de l’immeuble et va liquider l’épicerie dans le but de se spécialiser dans la vente de vêtements pour homme et femme », indique le site internet de l’entreprise.  Le concept actuel du commerce remonte à 1976. Un commerce « à la portière de votre automobile » nous disait à la radio ou à la télévision le populaire animateur Jean Brisson!

En 1982, à l’âge de 70 ans, Alphonse Beaulieu s’éteint. Jean, quoique très discret, est déjà bien aux commandes et voit déjà à assurer la relève.

L’épouse d’Alphonse, Berthe Marceau, restera active avant de ralentir ses activités. Elle décède en 2013 à l’âge respectable de 96 ans.

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Le monument familial au Cimetière de Rimouski

Jean Beaulieu, tout comme son père, sera également très impliqué dans la vie commerciale du centre-ville: dans la Chambre de commerce et auprès de plusieurs organismes. Une passion qu’il a su bien transmettre à son fils, Jean-Martin, qui a depuis repris les rênes de l’entreprise.

Aujourd’hui, la Boutique Beaulieu Collections reste un fleuron de l’économie locale et une source d’inspiration pour les jeunes entrepreneurs alors que de nouveaux défis liés à l’économie numérique se posent à l’horizon.

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113 ans après la création du premier magasin, Rimouski peut aujourd’hui saluer la mémoire de Jean Beaulieu qui aura laissé sa trace dans le paysage commercial rimouskois.

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