1908. Une beuverie fatale à Rimouski

Pointe-au-Père est depuis le début des années 1800 un point de passage obligé pour la navigation fluviale dans le fleuve Saint-Laurent. La construction de l’actuel et troisième phare à partir de l’automne 1908 va donner lieu à un important chantier qui attire de nombreux travailleurs de partout dans l’Est du Canada. Retour sur une beuverie qui a mal tournée, il y a 110 ans.

par Alexandre Gagné

Au petit matin du 26 septembre 1908, le tout Rimouski est sens dessus dessous. La nouvelle de la mort tragique durant la nuit d’un homme, employé sur le chantier de construction du phare de Pointe-au-Père, se répand comme une trainée de poudre dans la ville et les environs.

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Le Soleil – 29 septembre 1908

Que s’est-il bien passé sur la route qui conduit de Rimouski à Sacré-Coeur ? Qui a tué William Roth, un jeune homme âgé de 28 ans, d’origine allemande, mais arrivant de Québec, qui oeuvrait depuis quelques semaines comme contremaître à Pointe-au-Père ?

Les premières réponses viennent tôt dans la matinée du samedi alors que quatre hommes, Élie Albert, Louis Lepage, Charles Labbé et Eugène Lavoie sont interpellés et mis sous arrêt par le chef de police Charles Gauvreau et le constable Michel Pineau.

L’enquête du coroner, menée par le sénateur Eugène Fiset, se met en place aussitôt pour faire la lumière sur les événements de la nuit. L’investigation dure trois jours durant lesquels le coroner et les six jurés entendent la version de pas moins onze témoins de ce qui prend l’allure d’une rixe sanglante.

Les dépositions sont explicites et décrivent avec une minutie étonnante l’échauffourée survenue devant la maison familiale de Patrick Desgagné, où était en visite la victime et trois autres compagnons, Napoléon Bernier, Louis Saint-Pierre et Omer Jacques.

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La Presse – 28 septembre 1908

LA CHRONOLOGIE DES FAITS

Selon les témoins, le tout commence vers 23h30, dans la soirée du vendredi 25 septembre, alors que Roth et ses collègues de chantier se trouvent à l’extérieur de la maison de Desgagné. L’un d’eux, Louis Saint-Pierre, hèle le conducteur d’une charrette à foin vide qui passe devant la maison croyant qu’il a affaire au Rimouskois Joseph Chassé.

Mais il s’agit plutôt de Napoléon Vaillancourt de Saint-Valérien qui retourne chez lui. Constatant sa méprise, Saint-Pierre s’excuse de l’erreur et offre à son interlocuteur de prendre une consommation. L’endroit de manque pas d’alcool. Sur l’entrefaite, arrive une deuxième voiture à cheval conduite par Charles Labbé et avec à son bord, le trio composé de Louis Lepage, Eugène Lavoie et Élie Albert. Le groupe arrive du Saint-Germain. Un bar de la ville « où nous avons pris de la boisson forte et plusieurs coups. J’en avais déjà pris dans la journée et j’ai acheté un cinq demiards », va raconter Eugène Lavoie devant le tribunal.

Une fois la voiture de Labbé arrêtée devant la maison de Desgagné, le dénommé Albert saute de la voiture et interpelle à son tour Louis Saint-Pierre afin de s’enquérir de la provevance des compagnons qui l’entourent.

— Ce sont deux hommes de Québec.

— De Québec ou du diable, clairez le chemin !

— Albert, nous ne t’insultons pas; passe donc ton chemin !

Cette réponse, loin de calmer Élie Albert, l’excite davantage. L’homme, originaire de Caraquette au Nouveau-Brunswick, également employé sur le chantier du phare de Pointe-au-Père comme chauffeur, assène alors un violent coup de poing au visage de Louis Saint-Pierre.

Au même moment, un peu en retrait, Louis Lepage empoigne William Roth, mais ce dernier, un homme suffisamment costaud, résiste à son agresseur qu’il réussi à coucher au sol.

Voyant la scène, le cocher Charles Labbé lance à Albert: « viens vite, on a un de nos hommes de pris ! »

Appelé sur le lieu de l’altercation, Albert s’empare d’une planche, s’élance sur Roth et lui administre un violent coup à la tempe gauche en s’écriant: « le crisse…il meurt! »

Le coup est tel que la planche se casse en deux. Le malheureux jeune homme ne peut quant à lui se relever.

Élie Albert, qui s’était fait un nom comme batailleur, invite alors les autres compagnons de Roth à se mesurer à lui, mais ses comparses ont tôt fait de le dissuader avant de quitter les lieux du drame.

Le charretier Napoléon Vaillancourt, toujours sur place, s’avance vers Roth, sans connaissance. « Là, sur le trottoir, on l’a lavé avec de l’eau froide, je l’ai pris dans mes bras et l’ai porté dans la maison de Mme Desgagné », raconte-t-il lors de l’enquête du coroner.

Une marre de sang sur le trottoir fait dire aux personnes encore présentes que le jeune homme a bien peu de chance de s’en tirer vivant.

Malgré l’intervention du docteur Drapeau, William Roth s’éteint le lendemain sans jamais avoir repris connaissance.

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Source: Le Soleil

L’ARRESTATION D’ALBERT

L’enquête du coroner Fiset est déclarée close en fin de matinée le mardi 28 septembre. Puis, le lendemain matin, le jury rend son verdict: « William Roth est mort à Saint-Germain-de-Rimouski à la suite de blessures félonieusement infligées par Élie Albert, journalier, dans la nuit du 25 au 26 septembre 1908 ».

Sur le champ, un mandat d’inculpation est ordonné. La comparution formelle d’Albert se déroule une heure plus tard au palais de justice devant l’Honorable juge Garon. Dans une salle d’audience bondée de curieux, Élie Albert plaide non coupable à l’accusation de meurtre portée contre lui.

Dans la boîte des accusés, l’homme est visiblement abattu et découragé. On dit même que depuis son incarcération, Albert ne cesse de pleurer.

L’enquête préliminaire est fixée au samedi 3 octobre devant le Magistrat Garon. L’avocat rimouskois Louis-Napoléon Asselin occupe pour l’accusé et Auguste Tessier représente la Couronne. L’enquête qui se déroule à huit clos reprend en partie les témoignages rendus lors de l’enquête du coroner.

La preuve suffisamment probante conduit le juge à ordonner la tenue d’un procès dans cette affaire. Les assises criminelles s’ouvrent le lundi 22 mars 1909 au Palais de justice de Rimouski sous la présidence du juge François-Siméon Tourigny. L’espace réservé au public se rempli à pleine capacité.

« Il me fait plaisir de constater que depuis 12 ans déjà, il n’y a pas eu d’assises criminelles dans ce district. C’est un témoignage sûr de la moralité des justiciables et du respect des lois qui l’animent », exprime le juge à l’ouverture du terme judiciaire.

« Mais, ajoute-t-il, il est pénible de remarquer que depuis quelques temps cette moralité semble s’être relachée chez quelques-uns au point que le Procureur général a dû instituer le présent terme ».

Lors de la séance du mardi, l’arrivée d’Élie Albert dans l’enceinte du tribunal, escorté par le gardien de la prison, n’est pas sans causer une certaine sensation parmi les dizaines de curieux qui s’entassent dans la salle d’audience.

Appelé à enregistrer un plaidoyer devant le jury, l’accusé répond d’une voix ferme qu’il n’est pas coupable du crime qu’on lui reproche. Son procureur, Louis-Napoléon Asselin, intervient ensuite pour présenter une requête afin que les frais d’assignation et de taxes des témoins de la Défense soient pris en charge par l’État compte-tenu, dit-il, que son client est « un jeune homme sans ressources, sans parents ni amis ».

Après une brève argumentation sur la légalité d’une pareille procédure, le juge consent à Albert les frais d’assignation. Il rejete toutefois la seconde partie de sa requête portant sur le dédommagement des témoins qui pourraient être appelés à la barre parce qu’aucune loi ne lui permet semblable largesse.

Ce n’est finalement que le mercredi 24 mars que débute comme tel le procès d’Élie Albert. La foule est énorme. Certains passages du palais de justice et les bancs des jurés doivent être vidés tant il y a du monde. Parmi les curieux massés dans la salle, on remarque la présence de quelques membres du clergé et du frère de William Roth, venu de Québec.

Les premiers témoins appelés par le procureur de la couronne, Auguste Tessier, ne révèlent rien de neuf si ce n’est la rapidité avec laquelle le docteur Drapeau est arrivé sur les lieux du drame, soit au bout d’une dizaine de minutes.

Le témoignage de l’épouse de Patrick Desgagné permet d’apprendre que la victime de la bagarre a succombé quelques heures après le drame, à minuit quarante précise.

Pour la Couronne, le témoin clé est appelé à la barre le vendredi matin. Jacques Ouellet, chez qui logeait Élie Albert, raconte que son pensionnaire est arrivé à la maison, en fin de soirée le 25 septembre, plutôt « chaudette ».

« Albert entré, il a dit, on s’est battu, j’en ai frappé un et assommé un autre qui est resté “ fret ” sur le trottoir », relate Ouellet.

ARGUMENTS DE LA DÉFENSE

Après avoir entendu 15 témoins, la Couronne déclare sa preuve close laissant la réplique à la défense qui fait entendre elle aussi un nombre impressionnant de 13 personnes.

Sans grande véritable préparation, Louis-Napoléon Asselin tente de mettre en doute les qualités professionnelles des médecins ayant pratiqué l’autopsie de William Roth. Il s’active à démontrer que la mort de Roth n’a pas été causée par son client, puisque, soulève-t-il, au moment de l’autopsie toutes les mesures n’auraient pas été prises par les médecins pour s’assurer que Roth était bel et bien mort.

Le docteur L. F. Lepage, qui pratique la médecine depuis 24 ans, vient dire à ce sujet au tribunal que l’auscultation est le meilleur moyen de s’assurer que le coeur ne bat plus. Mais, dit-il, « dans le cas actuel, je ne puis jurer que Roth ait été mort au moment de l’autopsie. Il est simplement probable que la vie ait cessé ».

Dans une ultime tentative pour semer le doute dans l’esprit des 12 jurés, Asselin fait témoigner le docteur Drapeau qui a porté secours à la victime. Le médecin âgé de 33 ans jure positivement que Roth était bien mort au moment de l’autopsie, mais il admet, à la satisfaction du procureur Asselin, n’avoir jamais ausculté le cadavre.

Une fois tous les témoins entendus, après une semaine de procès, les avocats effectuent leurs plaidoiries. Puis, le juge Tourigny fait son adresse aux jurés dans la soirée du mercredi 31 mars.

Il ne faut que quelques heures aux douze jurés pour s’entendre sur un verdict. Le lendemain matin, le président du jury, Delphin Carrier de St-Damase, déclare Élie Albert coupable d’homicide involontaire.

Le samedi 3 avril, le juge François-Siméon Tourigny condamne l’accusé à purger une sentence de 25 ans de prison au pénitencier de St-Vincent-de-Paul, sur l’île Jésus.

Cette affaire a, pour l’époque, fait beaucoup de bruit dans la population qui n’avait pas connu depuis le début du siècle de procès aussi considérable. Mais sur le plan du droit, la cause n’a pas véritablement permis aux avocats de s’illustrer, étant tous deux visiblement rouillés par le peu de tragédies à se mettre sous la dent.

Ce long procès a cependant fait le bonheur du sténographe Arthur Chamberland. Payé huit cennes (0,08$) du 100 mots, il a réussi au cours des assises criminelles à taper un total de 127 610 mots représentant environ 250 pages de transcription. Dans sa facture datée du 17 avril 1909, on apprend que son travail et les dépenses de papeterie lui auront rapporté 123,13$.

QUE SONT-ILS DEVENUS ?

Le corps de William Roth a été remis à sa famille dans les jours suivants le drame. Willam Roth repose aujourd’hui dans le cimetière du village de Saint-Malo près de Québec où s’était installé sa famille. Les parents de Roth, Willam père et Celeda Fitzback, s’étaient mariés le 30 octobre 1876 à St-Sauveur avant de déménager à Québec. Le père, un immigrant allemand, a longtemps été cordonnier à Québec.

Quant à Élie Albert, l’homme s’était marié le 3 octobre 1904 à une dénommée Agnès Comeau de Petit-Rocher au Nouveau-Brunswick. On ne sait pas combien d’années de détention Élie Albert a finalement purgé. A-t-il porté sa cause en appel ? A-t-il été libéré hâtivement ? L’information manque.

En 1911, lors du recensement du Canada, on le retrouve mentionné comme chef de famille. Il aurait changé de profession et serait devenu hôtelier. Le couple mentionne alors avoir 4 enfants, dont une fille née en 1910…

Le couple aura au total six enfants. Élie Albert décède le 14 octobre 1950 à Caraquet, à deux mois de ses 72 ans. Sa femme, Agnès Comeau, vivra jusqu’en avril 1961 à la veille de ses 80 ans.

Quant à la construction du phare de Pointe-au-Père, les travaux seront terminés en juin 1909. La structure aura coûté quelque 5 855$ à l’époque. Une petite fortune !

À LIRE –» Retrouvez mes précédents récits sur l’histoire de Rimouski ici

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Sources:
– Archives nationale du Québec, Rimouski, Dossier Élie Albert.
– Le Progrès du Golfe, Rimouski, 2 octobre 1908.
– Le Progrès du Golfe, Rimouski, 26 mars 1909, p. 2.
– Le Soleil, Québec, 29 septembre 1908, p. 1.

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