1871. L’affaire Banville secoue Rimouski

Le passé de Rimouski regorge d’histoires souvent oubliées. La criminalité d’hier n’est pas bien loin de celle d’aujourd’hui. Les crimes passionnels ont souvent défrayé les manchettes. Pour s’en convaincre, retour en arrière en 1871 alors que le tout Rimouski est secoué par l’affaire Banville. 

par Alexandre Gagné

À la fin du XIXe siècle, Rimouski est une bourgade d’environ 1200 habitants. Dans la presse locale, le développement urbain occupe l’avant scène et particulièrement en 1871 alors qu’il est question d’ériger un vaste marché public muni d’une grande salle de réunion.

Mais cette année là, un événement malheureux éclipse durant une bonne partie de l’automne le débat entourant le projet qui sera du reste rejeté le 12 décembre suivant.

Le drame prend ses origines le 12 janvier 1830, dans la petite église de Rimouski, où un dénommé Hubert Banville épouse la jeune Marie, 16 ans, fille du cultivateur Louis Lepage. Le consentement des parents obtenus, en raison de son âge, l’abbé Michel Ringuet béni l’union devant plusieurs témoins, lesquels avec les conjoints déclarent ne pas savoir signer les registres.

Palais de justice-1

Les saisons s’écoulent sans que visiblement le couple n’ait d’enfants. Bon an mal an, du matin jusqu’au soir, Banville cultive sa terre tandis que Marie oeuvre à la maison et à l’étable.

Puis, comme à de multiples reprises auparavant, le samedi 12 août 1871, Hubert Banville achète du marchant de la ville, Elzéar Langlois, une demi-livre de thé qu’il rapporte à la maison.

Le mercredi suivant, Banville rentre bizarrement plus tôt des champs qu’il ne le fait d’habitude. Sans surprise, il trouve Marie qui s’affaire à préparer encore une fois des crêpes. « T’achèves, tu n’en as pas pour longtemps, bien vite j’en aurai une ici qui me fera à manger », lui dit-il en sacrant contre elle.

Ébranlée, la femme de 57 ans quitte précipitamment la maison et se réfugie à l’étable pour traire la vache. À son retour, une dizaine de minutes plus tard, elle trouve son sinistre mari près du poêle à bois qui, à son tour, prend la fuite à l’extérieur.

Un grand malaise

Marie Lepage se met à table, prend son déjeuner et vide la théière dont elle boit la dernière tasse. Elle n’est pas aussitôt sortie de table qu’un dangereux mal lui terrasse le cœur. Elle vomi beaucoup, devient la mâchoire froide et ressent une « pesanteur sur sa vue ».

Même le chien est épris d’étranges spasmes après avoir lécher la vomissure sur le plancher de la maison. Voyant son état se détériorer, Marie alerte l’entourage. La femme du voisin, Victoria Saint-Pierre répond à l’appel et trouve en arrivant une femme « bien chétive ». La voisine lui met les pieds dans un bassin d’eau chaude additionné de poivre pour tenter de la réchauffer, en plein milieu du mois d’août, et ébouillante le peu de thé restant.

Croyant sa dernière heure arrivée, Marie réclame le curé qu’elle fait chercher par son mari. À son étonnement, l’abbé Couture « ne la trouve pas en danger » et lui refuse les derniers sacrements.

L’épouse Banville sollicite l’assistance d’une amie, Olympe Lavoie, pour la soigner. Au cours de la journée, Marie boit une nouvelle tasse de thé qui provoque chez elle une autre violente crise.

Le samedi, après avoir consommé une quatrième tasse de thé, elle vomi plus qu’à l’ordinaire. Le lendemain, des signes caractéristiques renseigne sur le mal qui l’accable, soit « une peau jaune, des yeux rouges, le visage et les mains bouffies ». Malgré les demandes répétées de lui amener un médecin, Hubert Banville n’en fait pas de cas.

Quelque six jours après la première tasse, Marie Lepage continue de souffrir atrocement. Sur l’heure du midi, Olympe, une jeune femme d’à peine 22 ans, l’arrière-nièce de Banville, avale au terme de son repas, une tasse de thé qu’elle trouve très rapidement plutôt « méchant ».

« Ça ne peut pas faire autrement ! Il y a six jours qu’il traîne dans le thépot » clame-t-elle avant d’être victime d’un malaise au cœur. « Ma pauvre enfant, nous sommes empoisonnées toutes deux », conclue ensuite Marie, réalisant le drame qui se joue.

Olympe s’empare du reste du thé. Arrivé au même moment, un Hubert Banville inquiet invite sa nièce à laisser le reste du précieux liquide dans la maison. Décidée à faire la lumière, la jeune femme se rend alerter le docteur Romuald Fiset. Ce dernier se pointe sans tarder au domicile des Banville et récupère la théière maudite à la suggestion de la jeune femme.

Pendant ce temps, au palais de justice, Olympe Lavoie porte plainte contre Banville qu’elle soupçonne d’avoir tenté d’empoisonner sa femme au moyen d’arsenic. Hubert Banville est alors mis sous arrêt et condamné à subir son procès lors des assises criminelles d’octobre.

Dans son édition du 9 septembre 1871, Le Courrier de Rimouski rapporte qu’en attendant son procès, l’accusé demeure incarcéré n’ayant pu être admis à caution.

Les assises criminelles

Le 12 octobre 1871, s’ouvre à Rimouski le second terme annuel de la Cour criminelle présidée par l’Honorable juge Napoléon Casault. Le rôle de la cour est chargé. Plusieurs affaires sont instruites.

Parmi celles-ci, une Rimouskoise, Desange Gagné est condamnée à dix-huit mois de détention aux travaux forcés après avoir été reconnue coupable du vol d’une somme de 32 piastres.

Aussi, deux jeunes hommes originaires de Saint-Anaclet, les frères Léon et Hilaire Roy écopent de trois mois de prison pour avoir dérobé quatre dindes propriétés d’un cultivateur du village.

Le lundi 16 octobre, la foule est plus nombreuse au Palais de justice alors que s’amorce l’audition des premiers témoins dans l’affaire Banville. Le procureur de la couronne, Joseph-Magloire Hudon, et celui de l’accusé, Auguste Michaud, représentent les parties. Ils sont tous deux, les premiers avocats à s’être installés à Rimouski en 1858. Et depuis le mois de mai 1869, l’avocat Hudon est passé à l’histoire en devant le premier maire de la ville.

Appelé à la barre comme premier témoin à charge, la victime malheureuse de cette histoire, Marie Lepage révèle à la Cour une situation familiale explosive où son mari, Hubert Banville, porte toute son attention envers une autre femme de la ville, une certaine Marie Breton.

« Depuis environ trois ans, le prisonnier avait des intimités avec la dite Marie Breton… Ils cherchaient à aller veiller souvent seuls. Ils se faisaient des caresses », raconte-t-elle.

Plus d’une fois, l’attitude de Banville ne laisse aucun doute sur ses intentions futures. À de multiples reprises, l’accusé menace sa femme de vouloir s’en débarrasser. « Mon oncle n’était pas souvent à la maison, mais lorsqu’il y était il sacrait souvent contre ma tante », ajoute Olympe Lavoie lorsque qu’interrogée par l’avocat Hudon.

Puis, la nouvelle flamme de Banville, Marie Breton, rapporte avoir reçu de sa part une invitation à partir le mercredi 16 août, le jour où justement Marie Lepage est empoisonnée.

« Si tu veux partir comme nous l’avons décidé tous deux ensemble, nous partirons mercredi ou jeudi prochain au plus tard », relate au tribunal une voisine du couple, Adèle Gagné, d’après un échange capté quelques jours avant la tentative d’empoisonnement.

Une déclaration incriminante

Au second jour du procès, une détenue de la prison, Desange Gagné fait une déclaration accablante pour l’accusé.

La femme, condamnée pour vol, dit avoir entendu ce bref commentaire de Banville fait à un autre individu: « c’est drôle, j’avais pourtant mis du poison par toute la maison et dans le coin de l’escalier sous le balai ».

Le procès permet d’apprendre que le poison destiné à causer la mort de Marie Lepage origine bel et bien du cabinet du docteur Romuald Fiset.

« Le prisonnier me demanda de l’onguent gris pour les rats. Je lui donnai 60 à 90 grains d’arsenic. Le prisonnier me disait que sa laiterie était empestée de rats. Je ne lui ai pas dit ce que je lui donnais, mais lui enseignait le moyen de s’en servir », révèle le docteur.

Lors de l’analyse de la théière récupérée chez le couple Banville, le médecin conclu dès alors à la présence d’arsenic dans le thé consommé par Marie Lepage.

« J’ai soumis quelques gouttes d’eau contenues dans ce thépot à un réactif: le nitrate d’argent ammoniacal et j’obtins un précipité d’un jaune pâle qui s’est dissout dans l’ammoniaque, ce qui indique la présence de l’arsenic », explique-t-il avec une minutie exemplaire.

Le treizième et dernier témoin de la poursuite, le docteur F. A. H. Larue de Québec sonne le glas pour Banville en appuyant les résultats des tests effectués par son collègue rimouskois.

La défense de Banville

Le procureur de l’accusé, Auguste Michaud, présente une défense plutôt faible. Il se contente de mettre en doute les témoignages entendus et convoque à ce sujet trois témoins à la barre, qui finalement, ne sont pas d’un grand secours pour Hubert Banville.

Dans sa plaidoirie, l’avocat Michaud est explicite sur les chances de son client de s’en sortir. « Mon intention n’est pas de faire un long discours ni de nier ou de détruire une partie de la preuve malheureusement trop forte faite par la Couronne », exprime-t-il d’emblée.

La poursuite n’a pu faire qu’une preuve de circonstance et elle ne s’appuie que sur des présomptions, parce que, selon lui, personne n’a vu Banville mettre l’arsenic dans la théière. Le procureur tente également d’affecter la crédibilité des médecins en soulevant que des erreurs ont pu être commises lors des analyses.

Dans une tentative de sauver son client de la peine de mort, Auguste Michaud accuse la victime, Marie Lepage, de « peu d’honorabilité » pour s’être déjà absentée avec un dénommé St-Laurent. Il soutient que Banville « était jusqu’à un certain point justifiable des prétendues brutalités dont elle se plaignait ».

Journal Banville

Archives du Brandon Times, journal du Wisconsin aux États-Unis

L’avocat arrive à la conclusion que la Couronne ne s’est pas déchargée de son fardeau en faisant fi de mettre en preuve des éléments montrant l’existence de rapports ou un quelconque commerce charnel entre le prisonnier et Marie Breton pour prouver que le prisonnier avait réellement un motif pour se défaire de sa femme.

Dans sa réplique, le procureur Joseph-Magloire Hudon démoli adroitement le commentaire de son savant collègue qui, dit-il, « a été pris à l’improviste et ne fut nullement préparé ».

Devant les douze membres du jury, l’avocat rappelle que « depuis longtemps, le prisonnier entretenait un commerce illicite avec Marie Breton ».

 « Sa femme en voulait à son mari et vice versa », ajoute-t-il.

Pour dissiper tout doute chez les jurés, l’avocat Hudon termine son exposé en évoquant théâtralement le désir manifeste de Banville de voir sa femme quitter ce bas monde au premier jour de son malaise: « meurs donc maudite » , lui a-t-il lancé dans un grand cri.

Dans son adresse au jury, le juge Napoélon Casault ne fait pas de cadeau à l’accusé: « il a été prouvé qu’il vivait en concubinage avec la fille Marie Breton et il est encore en preuve par cette fille elle-même et par trois autres témoins qu’il lui avait offert de partir et de s’enfuir avec elle ».

Le juge est clair: « il devait y avoir là, messieurs, un motif de la part du prisonnier d’empoisonner sa femme afin de s’assurer de celle dont il voulait jouir ».

Il termine en ajoutant: « messieurs les jurés, si vous êtes satisfaits d’après la preuve que Banville est celui qui a lui-même mis le poison dans le thépot vous devrez trouver le prisonnier coupable, si au contraire vous croyez l’accusé innocent ou s’il existe dans vos esprit des doutes sérieux sur sa culpabilité vous devez rendre votre verdict en conséquence ».

Le jury met à peine quinze minutes à reconnaître Hubert Banville coupable d’empoisonnement avec intention de meurtre.

Banville

Ordre de cour pour la peine de mort

Le juge Casault d’une voix brisée par l’émotion le condamne sur le champ à être pendu à midi le 4 décembre suivant.

D’après le chroniqueur du Courrier de Rimouski, l’accusé entendit les paroles du jury et celles du juge « avec la même froide contenance et la même impassibilité » que durant la durée de son procès.

La peine de mort prononcée contre le prisonnier est toutefois commuée en sentence d’emprisonnement à perpétuité quelques jours plus tard. Hubert Banville a purgé sa dette envers la société à la prison de Kingston en Ontario.

Quant à Marie Lepage, elle vécu en paix jusqu’en 1894, emportée, croit-on, par l’asthme à l’âge de 80 ans.

____________________
Sources historiques:
– Registre d’état civil, Archives nationale du Québec, Rimouski, paroisse Saint-Germain, 12 janvier 1830.
– Le Courrier de Rimouski, 20 octobre 1871, p. 2.

Laisser un commentaire