Rimouski, un jour de 1917…

À la fin de 1917, le Canada, alors en pleine Première Guerre mondiale, est plongé en campagne électorale. À Rimouski, la population suit de près les débats dans la presse locale, mais ici les dés sont déjà jetés. Retour en arrière. 

par Alexandre Gagné

Novembre 1917 à Rimouski. L’automne est déjà bien installé. En octobre, la ville a reçu 158 mm de pluie. C’est deux fois et demi ce que la région reçoit pour cette période de l’année. Novembre est frais, mais le temps sec est de retour.

Robert Borden

Sir Robert Borden

Au plan politique, la campagne électorale bat son plein. Le premier ministre canadien Robert Borden n’avait plus le choix. Des élections sont nécessaires. Après les avoir reporté à cause du déclenchement de la guerre, puis avoir mis sur pied un gouvernement de coalition, Robert Borden s’en remet au peuple.

Mais au Québec, la conscription ne passe pas et les Libéraux de Wilfrid Laurier ont le vent en poupe. Dans le comté fédéral de Rimouski « de toutes parts, les orateurs surgissent; partout des assemblées tumultueuses », relate le Progrès du Golfe, journal dirigé par « le très libéral » Eudore Couture

Dans une charge contre le gouvernement unioniste, le chroniqueur du journal détaille la stratégie de Borden pour s’assurer la victoire aux élections fixées au 17 décembre.

« Il a défranchisé une cinquantaine de mille d’électeurs qu’il croyait antipathique », dit-il. En effet, le gouvernement de Robert Borden a retiré aux « objecteurs de conscience » et aux citoyens canadiens nés dans un pays ennemis le droit de voter aux élections.

« Au surplus, la loi qui pourvoit au vote dans les tranchées donne au gouvernement toujours les chances possibles de manipuler, à son avantage le verdict militaire. Et de deux! », ajoute-t-il.

« Enfin, on a donné aux parentes des soldats, c’est-à-dire, aux femmes que l’on a lieu de croire favorables à l’unionisme, le droit de voter pour le gouvernement. Et de trois! », conclu-t-il.

Mais dans le comté de Rimouski, on ne se laisse pas manipuler si facilement.

QUI SONT LES CANDIDATS ?

Après les élections de 1911, le gouvernement conservateur avait entamé des discussions pour un redécoupage de la carte électorale. En 1914, le plan est prêt. La circonscription de Rimouski sera amputée pour créer celle de Matane.

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Herménégilde Boulay

En 1917, c’est le conservateur Herménégilde Boulay qui représente la population de Rimouski. Boulay, natif de Saint-Donat, maire de Sayabec, est un défenseur du fait français à la Chambre des communes.

Le député Boulay défie plus d’une fois son chef. Lors du vote sur la conscription de l’été 1917, il vote contre et en faveur du référendum réclamé par l’opposition libérale.

Lors des élections de 1917. Herménégilde Boulay annonce qu’il sera candidat dans Matane ouvrant ainsi la porte à de nouvelles figures dans Rimouski.

Mais les candidats conservateurs ne se bousculent pas. Personne ne manifeste son intention de se porter candidat pour ce parti associé à la conscription.

La lutte se fera donc entre deux libéraux. D’un côté, on retrouve Joseph-Thomas Chenard, qui se présente comme un « franc libéral » non unioniste. Natif du Bic, Chenard habite à Québec et demeure peu connu en dehors de sa paroisse ou de Rimouski. « Chenard fait sa campagne seul, absolument seul, sans ami pour le défendre », note le Progrès du Golfe.

De l’autre côté, c’est le très connu agent d’assurances Emmanuel D’Anjou qui brigue les suffrages. D’Anjou « a toute l’organisation libérale à son service et sa candidature est endossée par Laurier », souligne le journal.

Pour le Progrès du Golfe, le comté a déjà fait son choix. « L’élu sera nécessairement un libéral et un adversaire de la conscription. Sir Wilfrid Laurier aura donc la victoire facile dans Rimouski », conclut-il.

DÉCEMBRE 1917

Le 23 novembre, le temps est plus froid. Il neige sur Rimouski. 8 centimètres recouvre la ville. Le lendemain, la neige s’intensifie. C’est la tempête. Un peu plus de 30 centimètres de neige tombent au sol. La circulation est paralysée à Rimouski et dans les paroisses.

La campagne électorale marque une pause.

Décembre débute aussi dans la neige. Le 1er jour du mois, une dizaine de centimètres supplémentaires viennent préparer la ville aux festivités de fin d’année. En 1917, Rimouski aura bien un Noël blanc.

« La campagne électorale dans notre comté devient d’un terne désespérant », évoque le Progrès du Golfe. Il faut dire que l’enjeu dans le comté ne porte pas sur le programme politique, mais bien sur la personnalité des deux hommes.

Début décembre, les deux aspirants députés multiplient les assemblées. À St-Gabriel, Ste-Blandine, Les Hauteurs, St-Donat et Pointe-au-Père. Le candidat Chenard est celui qui fait l’objet de plus de critiques.

« Chenard doit se rendre compte, comme tout le monde, qu’il sera battu, archi-battu à plate couture, par son adversaire D’Anjou », observe le chroniqueur du journal local.

Dans l’après-midi du 15 décembre, deux jours avant les élections, coup de théâtre. Le candidat Chenard retire sa candidature laissant ainsi le champ libre à son adversaire Emmanuel D’Anjou qui est aussitôt élu par acclamation. Les électeurs rimouskois n’iront pas aux urnes.

Dans un texte surréaliste publié dans le Progrès du Golfe, le 21 décembre, le chroniqueur anonyme du journal se moque de Chenard qui avait clamé: « Si je décidais d’abandonner la partie, on crierait que je suis vendu. Non. Non. Plutôt la mort! ».

Le chroniqueur se moque de cette déclaration et appelle le candidat « à mourir». C’était un autre temps…

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Dans le comté voisin de Matane, l’ancien député de Rimouski, Herménégilde Boulay a aussi mordu la poussière. Il a été défait par le libéral François-Jean Pelletier qui a obtenu 5010 votes contre à peine 447 pour son rival conservateur.

À l’échelle nationale, le gouvernement unioniste de Robert Borden a été porté au pouvoir. Borden a gagné son pari, sauf au Québec où la province a voté libéral et contre la conscription.

AUREVOIR 1917

Même si les élections sont chose du passé, les discussions ne manquent pas durant le temps des fêtes. Le peu de représentation francophone dans le cabinet fédéral soulève la grogne.

Le 24 décembre, une petite neige tombe sur Rimouski. Le réveillon se passera au chaud. Il fait froid. Le mercure ne grimpe pas au-dessus des -10°C.

Le jour de Noël, le temps s’adoucit permettant à la population de se déplacer pour festoyer.

1917 s’en va doucement. Dès le 27 décembre, une vague de froid envahi le Québec. À Rimouski, il fera autour de -20°C le jour et jusqu’à -30°C la nuit. C’est l’hiver. Le vrai. Celui d’il y a 100 ans.

Sources qui ont nourri et inspiré ce récit:

  • Progrès du Golfe, Rimouski, novembre et décembre 1917.
  • Histoire de Rimouski par le nom de ses rues, Richard Saindon, 1995.
  • Environnement Canada. Données historiques. 1917.

 

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