Il y a 100 ans…1917

La Patrie, 27 janv. 1917

Le passage à 2017 est l’occasion encore cette année de faire un retour dans le temps, un siècle en arrière. Dans l’histoire, l’année 1917 a été l’une des plus meurtrières, mais aussi une année marquée par des luttes sociales. Bref récit.

par Alexandre Gagné

Nous sommes tout juste au début de 1917. Depuis deux ans et demi la guerre fait rage en Europe. À Ottawa, les Conservateurs de Sir Robert Borden sont au pouvoir après avoir succédés, en 1911, aux Libéraux de Wilfrid Laurier. À Québec, la province est dirigée depuis 1905 par l’indétrônable Lomer Gouin souvent confronté aux critiques virulentes de l’opposition pour les pratiques, parfois douteuses, de son parti.

À Montréal, se trouve à la tête de la ville d’un demi-million d’habitants le maire Médéric Martin. Depuis son élection en 1914, la ville se développe lentement. Les villes de Montréal-Nord, St-Léonard, Outremont et Saint-Michel sont apparues. Une bibliothèque a été construite rue St-Denis et le stade McGill est sorti de terre. Mais l’économie vacille. La pauvreté est présente et la fréquentation du refuge Meurling pour les démunis atteint des sommets.

L’année 1916 qui vient de se terminer n’avait pas été facile non plus. La question de l’effort de guerre a occupé, une bonne partie de l’année, les débats à la Chambre des communes. L’idée d’imposer la conscription ne passe au Québec. Une manifestation le 24 août sur la Place d’Armes à Montréal vire presque à l’émeute.

La Patrie, 27 janv. 1917

Heureusement, au plan social, la victoire des Canadiens de Montréal le 30 mars 1916 qui remportaient du même coup leur première coupe Stanley mettait un peu de joie dans le coeur des Québécois. Mais ce fut de courte durée. L’automne 1916 étant marqué par une flambée de poliomyélite à Montréal qui fera plusieurs victimes.

1917 débute donc dans un climat difficile. L’inflation atteint 18% dans la province. La population peine à arriver financièrement.

Le 22 janvier, le Québec est paralysé par une forte tempête de neige. Près d’une vingtaine de centimètres de neige tombent au sol et de forts vents rendent les conditions très difficiles. Quatre jours plus tard, à 2h36 de l’après-midi, c’est un tremblement de terre qui secoue le Québec et en particulier la région de Montréal. Le séisme provoque une certaine panique dans la population même si aucun dommage n’est réellement rapporté. Il faut dire que c’est la plus forte secousse du genre à Montréal depuis celle de 1897.

La guerre…toujours la guerre

Au début du printemps, sur le front de la guerre, aucun véritable adversaire n’a encore réussi à gagner beaucoup de terrain, mais les Allemands avancent en France et la crête de Vimy où ils sont installés devient un endroit de prédilection où les Canadiens sont appelés à intervenir. Après une préparation de plusieurs mois, le lundi de Pâques 9 avril, au petit matin, une première vague de 20 000 soldats canadiens lancent l’assaut à travers les tirs meurtriers des mitrailleuses, la neige et la giboulée qui leur fouettent le visage.

En plusieurs vagues et après deux jours d’intenses affrontements, Vimy est pris par les Canadiens. Un succès retentissant dans ce conflit. Mais l’opération a coûté cher en vies humaines. Sur les 100 000 Canadiens qui y ont pris part, près de 3 600 ont trouvé la mort sur le champ de bataille et 11 000 autres ont été blessés.

Alors que la Russie, qui avait offert une bonne résistance aux Allemands dès le début du conflit, prend du recul pour gérer la révolution qui s’amorce dans son pays, la pression s’accentue sur l’Angleterre, ses anciennes colonies, et les États-Unis pour accroître leur participation.

À Ottawa, quand reprend la 7e session du 12e Parlement fédéral, le 19 avril, la question de la conscription est sur toutes les lèvres. Les rumeurs d’une loi sur la question se font de plus en plus persistantes. Dans la presse, d’un océan à l’autre, le débat est vif.

Puis, le 18 mai, la nouvelle tombe enfin. Le gouvernement fédéral de Robert Borden décide de recourir à la «conscription sélective» et de rendre obligatoire le service au front selon diverses modalités. Pour tenter de rallier l’opinion québécoise, Borden propose à Laurier de former une coalition pro-conscription. Mais sachant déjà l’impact que cela pourrait avoir sur lui, Wilfrid Laurier refuse.

Aussitôt, la rue s’enflamme. Des manifestations violentes contre la conscription sont signalées un peu partout dans la province du 23 au 26 mai. À Québec, une des manifestations vire à l’émeute. Des coups de feu sont tirés. Quatre personnes sont tuées.

La conscription

Le 29 mai, le premier ministre présente sa Loi du service militaire. Peut-être croyait-il pouvoir calmer le jeu, mais dès le lendemain, trois assemblées anti-conscription regroupant des milliers de personnes se tiennent derrière l’hôtel-de-ville de Montréal sur l’esplanade du Champ-de-Mars. Une se déroule en français, la seconde en anglais et la troisième en russe.

La Patrie, 12 juin 1917

Déjà le ton est donné. L’été de 1917 sera chaud. Le 11 juin, Borden livre en Chambre un nouveau discours pour expliquer sa décision. Devant tant d’opposition, Wilfrid Laurier réclame la tenue d’un référendum sur la question. Malgré d’autres manifestations, rien n’y fait.

Le 6 juillet, le projet de conscription est voté aux Communes en seconde lecture par 118 voix pour et 55 contre. Le 24 juillet, la Loi est adoptée en 3e lecture 102 voix contre 44.

Puis, tout va s’accélérer. Le vote final au Sénat, puis le 28 août, le gouverneur général sanctionne la Loi de la conscription. Nouvelle vague de protestation dès le lendemain à Montréal. Pendant deux jours, la population vient exprimer son opposition à l’idée d’aller combattre pour une guerre qui ne la concerne pas.

Des élections en vue

La dernière élection avait eu lieu en 1911 et le Canada aurait dû se retrouver en campagne électorale en 1916, mais invoquant l’urgence de la guerre, le gouvernement conservateur propose au gouverneur général de former un gouvernement de coalition avec les Libéraux, comme en Grande-Bretagne. Le projet reçoit alors un accueil plutôt tiède de l’opposition.

En mai 1917, Borden était revenu à la charge et propose la formation d’un gouvernement d’unité nationale, mais la réponse de Laurier resta négative. Faisant fi de cette position, Borden forme malgré tout, le 12 octobre, un gouvernement d’union avec un conseil des ministres composé de 12 conservateurs, 9 libéraux et indépendants, et un travailliste sans affiliation politique.

Peut-être pour distraire l’audience, mais assurément pour tenter d’influencer le vote en sa faveur, le gouvernement Borden fait adopter deux projets de loi à l’automne 1917 pour préparer des élections qui apparaissent désormais inévitables.

Le 20 septembre, les députés adoptent la Loi des élections en temps de guerre qui accorder le droit de vote aux femmes ayant un proche parent impliqué dans le conflit guerre. Un droit qui sera étendu à toutes les femmes âgées de plus de 21 ans l’année suivante. Mais ce qui surprend au plan démocratique est le retrait, dans cette loi, du droit de vote aux objecteurs de conscience ainsi qu’aux citoyens canadiens né dans des pays ennemis et naturalisé après 1902.

Au surplus, une seconde loi, la Loi des électeurs militaires, autorise les soldats en mission à l’étranger à choisir la circonscription dans laquelle leur vote sera comptabilisé. De cette façon, le gouvernement se permet indirectement de diriger les soldats, évidemment fortement en faveur de la conscription, vers des circonscriptions où leur vote sera le plus utile.

Tout est donc en place pour une campagne électorale dont le thème central demeure la conscription.  C’est d’ailleurs au mois d’octobre, que le nouveau gouvernement unioniste peut finalement activer son mécanisme pour mobiliser les conscrits. Mais il y a de la résistance, d’autres manifestations et aussi, des déserteurs.

En Europe…

Pendant ce temps, en Europe, la guerre continue de faire rage. Le 26 octobre, les Canadiens lancent l’assaut contre Passchendale, en Belgique, en support aux troupes britanniques et françaises. Il faudra quatre long jours pour venir à bout des forces allemandes au prix de la perte de 4 000 soldats canadiens.

Aux urnes!

La Patrie, 18 déc. 1917

En novembre, on tente de battre la mesure militaire par un imposant défilé de chars d’assaut dans les rues de Montréal.

À l’ouverture de la session parlementaire à Québec le 4 décembre, le premier ministre Lomer Gouin, sachant que des élections partielles approchent dans 4 comtés, prononce un vibrant discours anti-conscription en phase avec le climat général dans la province.

Le 15 décembre, les Libéraux de Gouin remportent les circonscriptions de Dorchester, Labelle, Nicolet et Ottawa alors que le pays est encore secoué par l’explosion survenue le 6 décembre dans le port d’Halifax et qui a tué plus de 1500 personnes, faisant de cet événement la pire tragédie de l’histoire canadienne après le naufrage de l’Empress of Ireland en mai 1914 au large de Sainte-Luce.

Sans surprise, le 17 décembre, le gouvernement unioniste de Robert Borden est élu avec une forte majorité obtenant 153 des 235 sièges du Parlement.

Cependant, au Québec, les Libéraux de Wilfrid Laurier obtiennent 62 des 65 sièges. Le clivage est frappant. Quatre jours après l’élection, le ministre Napoléon Francoeur présente à l’Assemblée législative à Québec une motion sans équivoque:

« Que cette Chambre est d’avis que la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte fédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle à l’union, au progrès et au développement du Canada »

L’élection de 1917 laissera des cicatrices dans le paysage canadien. Cela a d’ailleurs fait dire à l’historien ontarien Micheal Bliss que ce scrutin a été le «plus amère de l’histoire du Canada».

Conclusion

L’année 1917 a été l’une des plus marquantes dans l’histoire canadienne. D’abord avec les lourdes pertes humaines Europe, puis avec tout ce débat engendré autour de la question de la conscription et du climat de méfiance que la mesure a engendré dans la population. Malgré tout, l’effort de guerre supplémentaire a permis de mettre davantage de pression sur l’armée allemande qui connaitra la défaite à l’automne de 1918.

1917 a été une année où tout à basculé. 100 ans plus tard, avec la montée du populisme et l’arrivée de Donald Trump sur l’échiquier politique mondial, d’aucuns craignent en effet que l’histoire se répète de nouveau.

Laisser un commentaire