1916 – Printemps électoral au Québec

Source: Journal La Patrie – 16 mars 1916

Les révélations de la Commission Charbonneau sur l’industrie de la construction et les soupçons de corruption et de pratiques douteuses au sein du Parti libéral du Québec, ont presque fait croire que ces façons de faire étaient récentes. Or, il n’en est rien. Il y a 100 ans, le gouvernement libéral de Lomer Gouin était plongé dans la même tourmente forçant le déclenchement d’une campagne électorale qui allait occuper une partie du printemps de 1916. Retour en arrière…

par Alexandre Gagné

1916. En pleine guerre mondiale. Le gouvernement libéral dirigé par Lomer Gouin entame presque normalement une nouvelle session parlementaire le 11 janvier. Déjà dans l’opposition et dans la population, on sait qu’il y aura bientôt des élections. Le dernier scrutin a eu lieu en 1912 et Lomer Gouin dirige la province depuis deux mandats et demi après avoir pris la tête du parti lors d’un coup de force qui a évincé l’ancien chef et premier ministre, Simon-Napoléon Parent.

Source: La Patrie
20 janvier 1916

Le 20 janvier 1916, moins de 10 jours après le début de la session, le gouvernement Gouin prend tout le monde par surprise et annonce la tenue surprise d’un discours sur le budget à peine deux heures avant sa lecture. Une pratique inhabituelle qui a tôt fait de faire bondir l’opposition.

Malgré les protestations, le discours sur le budget est prononcé à Québec.

Source: La Patrie – 21 janvier 1916

Il faut dire que le gouvernement libéral était déjà habitué, à cette époque, à faire l’objet de critiques. Il était aussi habitué au scandale.

Un (autre) scandale 

En 1914, l’Affaire Mousseau-Bérard-Bergevin éclate au grand jour. Le député libéral Joseph-Octave Mousseau et deux bons libéraux, membres du conseil législatif, acceptent un pot-de-vin en échange de l’adoption d’une loi privée. 
Après dénonciation de l’affaire qui a rebondi dans la presse, un comité d’enquête est mis en place. Principale critique contre ce comité: son mandat. Comme dans la récente Commission Charbonneau, l’opposition et les critiques estiment alors que les pouvoirs du comité sont étroitement limités à cette seule affaire alors que des témoignages laissent penser à l’existence d’un système de corruption bien plus important. Tiens tiens…
Le scandale va amener à la démission rapide du député Mousseau et des deux conseillers visés. Étrangement, le comité d’enquête jugera son travail désormais inutile et mettra fin à ses travaux. Dans le journal Le Devoir, Henri Bourassa, dénonce en éditorial la manoeuvre et dit que le comité ne s’est jamais véritablement attaqué au système en place.

Déclenchement des élections

Dès le début de la session parlementaire, les débats en chambre et les attaques publiques contre le gouvernement Gouin sont virulentes. L’opposition formée par le Parti conservateur a un nouveau chef depuis février 1915. Philémon Cousineau a plus de mordant que son prédécesseur, Joseph-Mathias Tellier, et un jeune député de Deux-Montagnes, Arthur Sauvé, s’illustre dans les débats en chambre pour remettre en question les pratiques douteuses du Parti libéral. 

Source: La Patrie
À plusieurs reprises, Sauvé met en doute l’intégrité du gouvernement qu’il n’hésite pas à qualifier de «pourri». Il prend pour exemple les coûts entourant la prison de Bordeaux à Montréal où il réclame une enquête sur les dépenses exagérées de l’établissement et l’usage qui est fait des fonds publics. Sauvé dénonce également la mauvaise gestion qui aurait lieu au ministère de la Voirie, l’ancêtre du ministère des Transports. Un ministère, dit Sauvé, rempli «d’incompétents». 
Mars 1916. Le gouvernement Gouin se présente en chambre pour demander aux députés de voter des crédits supplémentaires de 616 000$, dont 120 000$ irait à la Justice. Cette requête fait exploser l’opposition et son porte-parole Arthur Sauvé:

«Évidemment la session touche à sa fin. Le gouvernement a gagné son point, la pression que l’on a exercé à ce sujet a réussi, car on a tout fait pour abréger cette session, pour empêcher la discussion sur le budget, pour bâillonner l’opposition. Nous avons dénoncé des choses très graves, nous avons demandé des enquêtes nous basant sur des accusations graves et sérieuses, et on nous les a refusées.»

Le gouvernement Gouin met fin à la joute politique et proroge la session, le 16 mars 1916. 

Le Québec aux urnes

Le 13 avril, le Parlement de Québec est dissout. La campagne électorale se met en place et le scrutin est fixé au 22 mai 1916. À ce moment, sur les 81 sièges du Parlement, 62 étaient aux Libéraux, 16 au Conservateurs et 3 à des indépendants. 
Le Parti conservateur lance aussitôt sa campagne sous le thème «Mettre Gouin dehors» en remettant en question les réalisations du gouvernement en matière de gestion de la voirie, de la justice, de l’éducation et les budgets excédentaires qui résultent, dit-on, «d’habiles manipulations».
Malgré de nombreux attaques portées aux Libéraux, la campagne des Conservateurs ne lève pas. Dans le Devoir du 9 mai, Henri Bourassa déplore le travail jugé faible du chef Philémon Cousineau. «Le Parti conservateur ce n’est plus rien. Cousineau ce n’est personne», va-t-il oser dire. 
Il faut aussi dire que le Parti libéral a encore le vent dans les voiles. Le contexte de guerre lui est favorable au plan économique et les promesses à ce chapitre séduisent l’électorat. Dans ce contexte, conjugé au fait que les Conservateurs fédéraux n’ont pas bonne presse non plus, le message du Parti conservateur devient difficile à porter aux quatre coins de la province. 
Source: usherbrooke.ca
Malgré de graves accusations à leur endroit, les Libéraux sont reportés au pouvoir au soir du 22 mai 1916. Ils jubilent (encore). Ils en sont à leur sixième victoire consécutive.
Pour le Parti conservateur, c’est la déroute. Les Bleus sont presque évincés du Parlement et leur chef a été défait dans son comté. C’est finalement Arthur Sauvé qui va prendre les rênes du parti. Un parti qui n’arrivera pas à se relever à temps pour les élections de 1919…alors que les Libéraux de Lomer Gouin seront réélus pour un 7e mandat.
100 ans plus tard, l’histoire a-t-elle vraiment bien changée?

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