Une vision déformée du monde numérique

«L’école enseigne une vision déformée du monde numérique.» Cette affirmation provient de Ruben Loewy, un expert en communication et professeur à Princeton qui a fait l’objet d’un long article dans The Atlantic, le mois dernier.

L’article en anglais est passé sous le radar dans les milieux francophones, mais il offre un intéressant point de vue sur l’éducation au numérique dans nos écoles. Voici un compte-rendu (libre) de cet article fort pertinent.

Adaptation et traduction libre par Alexandre Gagné

D’emblée, Loewy le reconnait, «la révolution numérique a radicalement transformé la façon dont les enfants perçoivent la réalité» et pas seulement, dit-il, parce que la technologie a transformé les salles de classe de l’Amérique et quelle a redéfini l’enfance et l’adolescence. Ce qui l’a étonné, c’est la rapidité avec laquelle les écoles ont mis beaucoup d’efforts pour équiper les enfants d’appareils technologiques en croyant qu’ils vont les utiliser de façon appropriée et efficace.

L’expert plaisante, à moitié, en affirmant que l’enseignement du numérique dans les écoles est comparable à celui de l’éducation sexuelle. Ça implique «une poignée d’informations sur leurs organes reproducteurs et un ensemble de mises en garde sévères entourant leur utilisation». Voilà ce qu’on fait dans nos écoles, selon lui. Et il n’a pas tord.

UN PROGRAMME ADAPTÉ
L’auteur estime que bien que beaucoup d’adolescents d’aujourd’hui sont immergés dans les médias sociaux, cela ne signifie pas «qu’ils ont intrinsèquement connaissances ou les compétences nécessaires pour tirer le meilleur parti de leurs expériences en ligne». Ce commentaire, cité dans The Atlantic vient de Danah Boyd qui a écrit un livre sur le sujet en 2014.

C’est donc pour combler ce vide en matière d’enseignement numérique que Ruben Loewy a décidé de créer un programme d’études interdisciplinaire dont l’objectif est de changer fondamentalement la manière dont les écoles abordent les expériences virtuelles des élèves.

Actuellement, dit l’expert, il y a deux visions qui s’affrontent. D’un côté, des écoles se lancent dans l’utilisation des iPad, crée des postes de directeur de l’innovation pédagogique et, essentiellement aux États-Unis, font de la réussite de cours en ligne une condition préalable à l’obtention du diplôme. De l’autre côté, il y a un nombre important d’adultes qui craignent que les enfants doivent amenés dans un monde de cyberintimidation et de pédophiles. À ce sujet, le magazine cite le sondage Pew Research de 2012 mené auprès de 800 mères américaines. L’enquête a montré que 80% des parents se disent préoccupés par la vie privée de leurs enfants sur Internet alors que 7 sur 10 ont dit craindre qu’ils interagissent avec des inconnus sur le Web.

Le rapport Pew avait aussi mis en lumière que la moitié des parents interrogés avaient mis en place des contrôles parentaux ou d’autres systèmes de blocage ou de filtrage pour surveiller les activités en ligne de leurs adolescents. Partout, comme pour se donner bonne conscience, des organisations ont mis sur pied des programmes exclusivement consacrés à la sensibilisation de la cyberintimidation.

En plus, dit Loewy, il y a les enseignants qui s’inquiètent des conséquences du numérique sur leur pédagogie. Certains résistent en interdisant les appareils, mais ces pratiques, sont en voie de devenir obsolètes affirme le chercheur.

Selon Ruben Loewy, cette opposition qui existe dans le réseau scolaire constitue une occasion ratée. «Les enfants ne doivent pas seulement être compétents dans l’utilisation de la technologie, en devenant des codeurs avertis ou des lecteurs prolifiques, ils doivent aussi profondément comprendre le fonctionnement du monde numérique dans ses coulisses». Ce que visiblement, l’école ne fait toujours pas.

«Cela ne signifie pas seulement de se rendre compte que le sexting peut avoir des répercussions à long terme ou que les médias sociaux peuvent rendre dépendant et que des prédateurs s’y trouvent», dit-il. S’il reconnaît qu’il est important de garder les enfants en sécurité quand ils sont en ligne, l’universitaire affirme sans détour que ce qui est abordé dans nos écoles «donne une vision déformée du monde numérique. C’est une vue qui reflète les craintes des adultes plutôt que les aspirations de la jeunesse».

CHANGER LE CURRICULUM ?
L’expert donnait un cours d’été de journalisme à des jeunes collégiens à Princeton au New Jersey quand il a eu une révélation. «Cette génération a grandi avec un type de relation avec les médias complètement différent.» «Elle ne regarde même pas la télévision. Tout est basé sur Internet pour elle. Les jeunes consomment et voient tant de choses en ligne qu’ils ne savent pas comment les mettre en contexte ou les évaluer», ajoute-t-il.

Loewy n’hésite pas à le dire: «même les écoles qui se disent très en avance technologiquement n’ont même pas commencé à explorer la façon dont elles enseignent les technologies. Le curriculum est le microcosme de ce qui se passe dans la société. Je pense que le curriculum doit rattraper son retard avec la réalité».

Dans son livre, Danah Boyd tirait aussi des conclusions similaires. «Il n’y a pas de relation magique entre les compétences et l’âge. Les jeunes ont besoin d’occasions pour développer leurs compétences et leurs connaissances afin d’utiliser la technologie efficacement et de manière significative. Pour devenir compétent, ça exige beaucoup de travail indépendamment de l’âge», disait-elle.

C’est donc pour combler un vide dans le système scolaire, que Ruben Loewy a rédigé son propre programme interdisciplinaire pour l’ère numérique. Le document comprend une douzaine de modules d’enseignement qui seraient intégrés dans les différentes classes. On aborde la «confidentialité», les «algorithmes», «l’activisme numérique» et la «cyberpsychologie». D’autres chapitre en cours de développement porteront sur la «culture remixée», le «gaming dans l’éducation» et la «réalité virtuelle».

Selon son auteur, ce programme répond à un besoin car «seulement un quart des enseignants disent que la citoyenneté numérique est enseignée dans leurs écoles». De l’avis du chercheur, la résistance des adultes aux nouvelles tendances est certainement une des raisons pour laquelle les écoles n’ont pas abordé réellement ces questions. Loewy avance même que de nombreux éducateurs nie l’existence même d’une culture numérique.

Le sondage Pew Research de 2013 montrait à ce sujet que ne nombreux profs se sentent tout simplement «surchargés» par les nouvelles technologies.  Environ 75% des éducateurs interrogés disaient qu’Internet et les autres outils numériques ont ajouté lourdement aux exigences de la vie en grande partie par l’augmentation de la gamme de contenu et de compétence qu’ils doivent maitriser.

Bref, le chercheur estime que la formation au numérique est essentielle. Il termine en affirmant que sans une bonne compréhension des subtilités et de la dynamique d’Internet, les citoyens de demain ne seront pas en mesure de profiter pleinement de l’offre numérique et de naviguer correctement. «Vous ne pouvez pas être un membre informé, responsable et critique de la société si vous ne disposez pas de l’éducation adéquate.»

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