De l’importance de l’éducation aux technologies

Source: New York Times

Alors que les tablettes numériques et autres appareils mobiles sont de plus en plus présents dans les salles de cours au Québec, les tenants de pratiques pédagogiques traditionnelles se sont rapidement emparés depuis deux jours du titre d’une chronique parue dans le New York Times pour justifier leur refus des technologies en classe. Des médias du monde ont aussi fait écho, sans nuance, au texte publié. Décryptage.

Analyse d’Alexandre Gagné

Le texte écrit sous la plume du journaliste américain Nick Bilton s’intitule «Steve Jobs was a low-tech parent». On y apprend que quelques mois après la sortie du premier iPad en 2010, le fondateur d’Apple aurait révélé au journaliste lors d’une conversation téléphonique qu’il « limitait beaucoup l’utilisation des technologies à la maison » et que ses enfants n’avaient pas encore utilisés la tablette numérique.

Dans sa chronique, le journaliste dit s’étonner de la chose croyant que chez les Jobs, la technologie avait envahi toute la maison. Nick Bilton dit ensuite avoir rencontré un certain nombre de chefs de la direction d’entreprises technologiques qui limitent aussi le temps que passent leurs enfants devant les écrans.

FAIRE PEUR
Les partisans du «conservatisme pédagogique» voient dans ces quelques lignes un argument de taille pour diaboliser les outils technologiques et particulièrement le iPad qui a fait son entrée avec force dans plusieurs établissements de la province. Leur calcule est simple: si Steve Jobs limite la technologie, c’est qu’il y a foncièrement quelque chose de mal et qu’il faut s’en détourner.

Or, il faut dire qu’au moment où Steve Jobs fait sa « révélation » au journaliste Bilton, le iPad vient de sortir. Au surplus, Jobs sait qu’il n’en a plus pour très longtemps à vivre. Lui qui se sait atteint du cancer depuis 2003, va décéder un an plus tard, en octobre 2011. Quand il évoque le peu de technologie chez lui, Jobs a trois enfants de 19, 15 et 12 ans, avec qui il tente, sans doute, de passer le plus de temps de qualité.

ÉDUQUER LES ENFANTS
Puis, le journaliste s’exclame dans son texte: « tous ces dirigeants semblent savoir quelque chose que nous ne savons pas. » Cet élément pourrait bien être tout simplement le « gros bon sens » qui fait trop souvent défaut dans nos sociétés.

À ce sujet, la suite de l’article du journaliste, spécialisé dans les questions technologiques, vient appuyer l’idée qu’il faut plutôt superviser les jeunes dans leur utilisation de ces appareils, leur inculquer de bonnes pratiques, les inciter à varier leurs activités et à bien utiliser le plein potentiel des outils numériques. Cela les « traditionalistes » ne le disent pas.

Premier exemple, celui du chef de la direction de 3D Robotics et ancien rédacteur du magazine Wired, Chris Anderson, qui n’a pas hésité à limiter le temps d’accès à Internet en plus d’installer un contrôle parental sur le routeur de la maison. Voilà un geste tout à faire responsable comme parent. Anderson dit avoir agi de cette façon car il craint certains dangers auxquels pourraient être exposés ses enfants.

Quels sont justement ces dangers ? Anderson évoque la pornographie, l’intimidation et peut-être le risque de devenir accroc à leurs appareils « tous comme leurs parents », dit-il.

Second cas de figure, Alex Constantinople, le PDG de l’Agence OutCast, une société de communication et de marketing, qui indique que son plus jeune fils de 5 ans n’est jamais autorisé à utiliser des appareils la semaine et que ses autres enfants, de 10 à 13 ans, sont limités dans leur utilisation à 30 minutes les jours d’école.

Troisième exemple, l’un des fondateurs de Blogger et Twitter, Evan Williams, qui précise que ses deux jeunes garçons ont toujours accès à des centaines de livres qu’ils peuvent ramasser et lire en tout temps.

Le journaliste du New York Times pose la question suivante: qu’est-ce qui détermine la limite appropriée pour leurs enfants ? Réponse: c’est l’âge.

Nick Bilton évoque le risque de dépendance aux jeux qui serait plus élevé chez les enfants de moins de 10 ans et précise qu’il revient aux parents de tracer la ligne. Or, c’est là le principal enjeu actuel. Les parents de 2014 sont-ils capables d’exercer une telle autorité ? Mon expérience d’enseignant et mes propres observations pendant 7 ans me font en douter très sérieusement.

Le chef de la direction d’une entreprise de relations de presse, Lesley Gold, estime toutefois dans l’article qu’il « faut faire la part des choses à mesure que les enfants vieillissent et à partir du moment où ils ont besoin de l’ordinateur pour l’école. »

Étonnamment, on raconte que plusieurs parents de la Silicon Valley interdisent à leurs ados d’utiliser les réseaux sociaux à l’exception de Snapchat qui supprime les messages après qu’ils ont été envoyés. Une façon d’éviter les hantises futures, d’après un dirigeant cité par Nick Bilton. C’est justement mal connaître Snapchat et être déconnecté de la réalité. Snapchat est actuellement l’application de sextos la plus populaire de l’heure sans compter la possibilité de réaliser des captures d’écran facilement pour repartager les photos. Bloquer les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook, devenus aujourd’hui de véritables sources d’information, apparaît illogique dans ce contexte.

Tout comme le recommandent déjà plusieurs spécialistes au Québec, un des dirigeants d’entreprise suggère aux parents de ne pas autoriser d’écrans dans la chambre de l’enfant, question d’encadrement. Il n’interdit pas leur usage ailleurs, mais prône la vigilance. De son côté, le PDG de Twitter n’a pas peur de laisser ses enfants jouer à des jeux ou autres « tant que les deux enfants sont dans le salon », encore là sous supervision.

DU BON USAGE…
On le voit dans tous les cas, les dirigeants des entreprises technologiques ne font qu’exercer leur jugement et, au bout du compte, jouer simplement le rôle qu’on attend d’un parent. Il n’est pas question d’interdire ou de remettre en question l’existence des appareils technologiques, mais d’en faire bon usage.

Cet aspect trouve écho chez Ali Partovi, l’un des fondateurs de iLike et conseiller chez Facebook, Dropbox et Zappos. Selon lui, il doit y avoir une distinction marquée entre le temps passé à « consommer » du numérique, comme regarder Youtube ou jouer à des jeux vidéo, et le temps passé à « créér » sur les écrans. L’homme est d’avis qu’il ne viendrait pas à l’idée de limiter un enfant dans son désir d’utiliser des pinceaux pour peindre ou de jouer du piano. « Il est absurde de limiter le temps passé à créer à l’ordinateur, à faire du montage vidéo ou de la programmation informatique », a-t-il dit dans l’article de Bilton.

Selon cet expert, il faut éviter de tout interdire aux enfants, car cela pourrait avoir l’effet contraire et créer un futur « monstre numérique ». En cela, il croit qu’il est sain d’exposer les enfants au numérique afin d’éviter un trop grand décalage.

EN CONCLUSION
Bref, au-delà de la manchette spectaculaire lancée par Nick Bilton et le New York Times au sujet de la faible utilisation des technologies chez Steve Jobs, alors grand patron d’Apple, il y a en toile de fond ce rôle primordial que doivent jouer les parents auprès de leurs enfants, c’est-à-dire celui d’encadrer et superviser. Mais ça, peu de gens le disent.

Quant au milieu de l’éducation, il est essentiel que les écoles fassent le saut dans le XXIe siècle pour préparer les citoyens de demain qui seront confrontés aux technologies. Il revient donc, pour une bonne part, aux écoles d’initier adéquatement les jeunes à de saines pratiques du numérique ainsi qu’à l’adoption d’une posture appropriée sur la toile et les réseaux sociaux.

Pour les enseignants, nier l’importance des technologies dans le monde actuel, refuser de se mettre à la page, craindre de paraître dépassé ou de perdre le peu de contrôle et d’autorité qu’on exerce sur sa classe, ne constitue aucunement des motifs valables pour rejeter l’entrée des outils technologiques en salle de cours. Ce n’est pas là ce que la société attend d’un professionnel de l’éducation.

L’arrivée du numérique ébranle déjà les colonnes du temple. Le refus du changement fragilisera davantage, plus que la technologie elle-même, les fondements du système dont le compte à rebours est visiblement déjà bien amorcé.

Pour poursuivre la réflexion, je suggère les articles suivants:

– L’école doit s’adapter au 21e siècle.

Ces profs qui enseignent autrement.

La 3e révolution industrielle a sonné. La société devra s’adapter.

Les journalistes sont effrayés à l’idée de se réinventer. 

Notre école est un crime. 

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